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Gallimard n’a rien compris (et sera donc président du SNE)

Mon ami Antoine Gallimard (voir ici) en remet une couche dans un entretien accordé au Point. Entretemps, le patron de la rue Sébastien-Bottin est devenu le premier prétendant à la présidence du Syndicat national de l’édition, suite à de sombres luttes de pouvoir chez les magnats du papier. Et donc Antoine précise sa vision du livre numérique. Je suis consterné par ses propos et si son probable accès à la présidence du SNE signifie qu’ils seront désormais les positions dominantes des éditeurs, cela promet à mon sens une décennie de naufrage pour les dernières lignées de Gutenberg.

Concernant l’absence de Gallimard dans l’iBookstore d’Apple : « En somme, aujourd'hui, on nous demande d'accepter qu'un fabricant fasse le marché. Non ! Ce sont les éditeurs et les lecteurs qui doivent le faire. Car si l'éditeur ne maîtrise pas les prix, il perd sa vision du marché et ne contrôle plus son usage. Un prix papier est fixé par l'éditeur, mais si on entre dans le système iBookstore, on se retrouve obligé de vendre ce livre à ce prix moins 20 %. Et c'est sans concession, puisque c'est imposé par le contrat. Pourtant, il est dans le droit de l'éditeur de vendre ou non plus cher son livre. »

Ainsi, Apple commet le crime de lèse-oligarchie consistant à proposer des livres moins chers. Il est risible que Gallimard mentionne « les lecteurs » dans les supposés acteurs du marché, puisque son propos consiste à soutenir que la fixation du prix relève de la seule volonté de l’éditeur. Pour être plus précis : l’éditeur artificiellement protégé (avec le libraire) par la loi sur le prix unique du livre, que le SNE espère voir reproduite pour le livre numérique histoire de préserver l’entente cordiale des oligarques de la chaîne papier.

Sur la stratégie « cavalier seul » de chaque éditeur : « On ne veut pas de la bibliothèque d'Apple. Nous, on veut créer notre propre application. C'est ce qu'on cherche à faire avec notre Eden Reader. Cette librairie numérique existe déjà sur PC. Son utilisation est simple. Une fois son compte créé, le lecteur choisit dans la librairie numérique son livre. Il le télécharge sur PC. Il peut même le copier à six amis. »

Il ne vient apparemment pas à l’esprit d’Antoine Gallimard que la multiplication des plateformes, des formats et des DRM ne peut que pénaliser le lecteur numérique, qui n’a pas envie de s’adresser à plein de sites différents (ou d'applications) pour feuilleter et choisir ses lectures. Sur Eden Reader / ePagine, l’avis de Clément Monjou (eBouquin) est pour le moins mitigé et il en va de même pour Nicolas Gary (Actualitté). N’ayant pas d’iPad (ni l’intention d’acheter cette tablette à laisse pour usager captif), impossible de charger l’application en question (qui est absente de l’iPhone). J’aimerais bien vérifier dans le détail l’histoire de la copie libre pour six amis.

Sur le format ePub : « C'est surtout sur la modalité de lecture que réside le danger. Apple impose, à la lecture, un format : le e-pub. Ce format donne la possibilité au lecteur de changer, à sa guise, la topographie du texte ou d'un livre (sa taille de caractère ou l'emplacement d'une image, etc.). Du coup, tous les efforts traditionnels et historiques de l'éditeur dans la conception d'une page ou d'un livre disparaissent. La numérisation risque ainsi de dévaloriser le contenu. L'enjeu est donc de savoir quels seraient les moyens pour garder un confort de lecture tout en conservant l'esprit, le parcours d'un texte. »

Notons d’abord que le format epub n’est pas imposé par Apple : le constructeur n’a fait que s’aligner sur ce standard ouvert créé en septembre 2007. Steve Jobs aurait sûrement préféré créer son propre format propriétaire, mais il est arrivé un peu tard pour laisser s’exprimer ses pulsions de contrôle. Remarquons ensuite que les craintes de Gallimard illustrent à leur état quasi-pur les incompréhensions de la vieille génération papier et surtout son hostilité à l’esprit même de l’ère numérique. Car ce que Gallimard décrit (possibilité de manipuler un texte à sa guise), c’est l’appropriation des contenus par les usagers, le principe même du read write web et du mouvement de la culture libre. A cela, le futur président du syndicat des papimanes oppose la maîtrise de A à Z du texte et de son usage par le lecteur. Non pas que je critique l’excellent travail des graphistes et maquettistes des éditions Gallimard : mais refuser l’epub parce que l’on veut figer dans le marbre une certaine mise en page, c’est continuer de penser papier quand on parle numérique.

Sur le push affinitaire par choix de lecture : « La librairie proposée par Apple vous liste dans des catégories. Dès que vous commandez un ouvrage, elle enregistre votre choix. Du coup, dès qu'un livre sort dans cette catégorie, elle ne vous propose que celui-là. On perd tout le libre arbitre qu'on pouvait avoir avec la librairie traditionnelle. Ce vieux compagnon de route du livre, où on y fait de belles rencontres et qui, comme on dit dans le milieu, contribue au "hasard de l'édition heureuse". La lecture est une promenade solitaire. En aucun cas, elle se fait en collectif. C'est donc l'indépendance et l'autonomie du lecteur qui sont mises en cause. »

Là encore, Apple n’innove en rien, cela fait des années qu’Amazon propose des suggestions de lecture en fonction de vos listes antérieures d’achat. Les arguments de Gallimard sont parfaitement stupides. Quand on s’intéresse à un sujet, surtout s’il est pointu, les conseils de lecture sont généralement assez avisés, de même que les commentaires des précédents lecteurs sont parfois utiles. J’en ai encore fait l’expérience récente, depuis que je suis mis en tête de rafraîchir ma culture en physique quantique. Et de toute façon, ces conseils automatiquement produits ne prétendent pas remplacer la circulation personnelle de livres à livres. Gallimard se contredit par ailleurs, puisqu’en faisant cavalier seul avec Eden Reader, il empêche le lecteur de consulter tous les romans sur le même « étalage numérique » et donc de pratiquer la fameuse promenade solitaire dans les nouveautés. Enfin, chacun connaît l’importance du bouche-à-oreille dans certains succès de librairie (et ce n’est pas à Galliamrd que l’on apprendra son métier) : cela montre que la lecture est bel et bien « collective » à un certain degré, ou sociale si l'on veut, c’est-à-dire que les conseils de personnes à personnes déterminent une partie des choix.

Bref, Antoine ne comprend pas grand chose aux mœurs digitales. Mais les lecteurs numériques comprennent très bien que la stratégie « seul contre tous » de la maison Gallimard n’aura que des conséquences fâcheuses pour eux. Puisque les livres de cet éditeur seront si difficiles à trouver et si chers à payer, il ne devra pas s’étonner si certains lecteurs vont les chercher du côté des réseaux BitTorrent dans les années à venir…

De la pornographie sur l'iPad

Nul doute qu’avec un titre pareil, je vais faire exploser la popularité de mon blog sur les moteurs de recherche, bien plus efficacement que par mes considérations sur l’information quantique. La lecture d’un article du Monde a éveillé mon attention sur le sujet. On sait que la firme de Steve Jobs opère une censure sévère sur toute application pornographique ou érotique. Le quotidien allemand Bild en a déjà fait l’expérience, et le magazine Dazed&Confused qualifie sa propre déclinaison iPad de « version iranienne ».

Dans un échange de mail avec Ryan Tate de Gawker, Steve Jobs explique sa position : « Vous ferez plus attention à la pornographie quand vous aurez des enfants (…) Cela ne concerne pas la liberté, cela concerne Apple qui tente d’adopter une position juste pour ses utilisateurs (…) Vous pouvez être en désaccord avec nous, mais nos intentions sont pures ». Cette pureté revendiquée définit en effet le puritanisme, attitude assez rare et incompréhensible de ce côté-ci de l’Atlantique. Des producteurs de X se sont amusés à développer des versions non-Flash de leur site afin que celles-ci apparaissent sans difficulté sur iPhone ou iPad, malmenant la garantie 100% pur-de-cul de la communication d’Apple à destination des enfants terrorisés et des parents concernés.

Une chose est certaine : Apple fait ce qu’il veut sur ses supports et applications propriétaires. Le point le plus étonnant est que les médias européens tressent les lauriers de la tablette d’Apple alors que cette menace permanente de censure les ferait hurler si elle était exercée par quelque régime tyrannique. Il faut croire que les mêmes médias acceptent l’idée d’une information à deux niveaux : leurs abonnés sur l’iPad seront privés de ce qui déplaît à Steve Jobs (aujourd’hui le cul, demain autre chose), les autres non. Curieuse conception de la cohérence éthique pour une profession qui met si souvent en avant sa déontologie…

Pour comprendre la position de Jobs-le-quaker, du moins son arrière-plan, on lira avec profit le dernier essai de Marcela Iacub, De la pornographie en Amérique. On sait que les États-Unis sont la terre d’élection de la liberté d’expression grâce au Premier Amendement de leur constitution – et pour le coup, on regrette de vivre sur la rive liberticide de l’Atlantique. Mais cette liberté connaît une exception de taille : l’obscénité. Par un arrêt de 1973, la Cour suprême des États-Unis a considéré que l’obscénité constitue un message à ce point dégradé et dégradant qu’elle ne peut être considérée comme une expression ou une opinion normale. Elle serait une injonction à la lascivité, relevant du faire plutôt que du dire, donc de la sexualité elle-même et non de la parole. Par exemple, il est interdit de prononcer « fuck » sur une télévision ou une radio non câblée. Cette correction politique du langage public limite donc la liberté selon une certaine conception fonctionnelle de la langue (pas de mauvais esprit dans la lecture de cette dernière phrase SVP).

Le problème est que cette vision fonctionnelle reste mystérieusement centrée sur le sexe. Ainsi, selon l’approche pragmatique d’Austin, on peut penser que parfois « dire c’est faire » et donc que certaines paroles relèvent effectivement de l’action. Si je dis « tuez-le » en désignant une victime à une foule en colère,  j'agis plus que je ne parle. Mais la même Cour suprême considère, dans un arrêt de 1969, l’appel au lynchage des Noirs par le Ku-Klux-Klan comme relevant du régime commun de la liberté d’expression. Or, il est tout de même difficile de penser que cette incitation à l’acte violent par un propos haineux diffère ontologiquement d’une incitation à l’acte sexuel par un propos obscène. Cette aporie manifeste la nature profondément religieuse de l’imaginaire américain… dont la censure du X sur l’iPhone et l’iPad est un écho.

Mais on ne doit évidemment pas sous-estimer des arrière-pensées bien moins puritaines et bien plus publicitaires dans la stratégie de Jobs. Comme le relève Tristan Nitot sur le Standblog, le dernier gadget d’Apple n’est absolument pas le synonyme de la geek-attitude technophile et bidouilleuse (au contraire, il est conçu pour limiter au maximum l'appropriation), mais avant tout un terminal mainstream pour ceux qui veulent naviguer sans se prendre la tête. On a moqué l’Ipad comme un Minitel 2.0, mais sa philosophie se rapproche plutôt dans mon esprit de la télévision : le joli écran qui crache sans difficulté des images, du son et un peu de texte quand même, le tout en consommation plutôt passive. Passive mais non lascive, donc, car les braves gens ne consommeront que des contenus estampillés « corrects » par les « intentions pures » de Jobs et ses employés.

Référence citée : Iacub M (2010), De la pornographie en Amérique. La liberté d’expression à l’âge de la démocratie délibérative, Fayard, 332 p.

Plateformes et liseuses numériques: la revanche des indépendants?

En contrepoint des déclarations récentes des éditeurs français, Actualitté révèle qu’Apple vient de lancer sur l’iBookstore son offre en auto-édition. Plus exactement, une méthode simplifiée par laquelle un auteur propose son livre (déjà maquetté en ePub) dans les pays de son choix. Amazon comme Barnes & Nobles ont déjà des offres similaires. Il serait douteux que Google Editions et Sony ne développent pas ce marché dans les mois à venir.

Gallimard, Nourry et compagnie raisonnent dans le domaine numérique comme ils raisonnaient dans le domaine papier : la concentration de l’édition industrielle, les moyens importants de production, de diffusion et de promotion y permettaient une politique arrogante de l’offre. L’auteur se mettait à genoux pour obtenir un contrat léonin lui concédant 8 % de droits en moyenne, pour huit semaines d'espérance de vie en librairie (et en moyenne aussi). Le lecteur devait accepter les prix des étals de libraire, où 80 % des titres provenaient de 20 % des producteurs. Tout cela était vanté comme un modèle de diversité, de qualité et d'équité... par ceux qui avaient intérêt à entretenir cette légende.

Le livre numérique change la donne. Les contrats directs de diffusion proposés aux auteurs par Apple, Amazon et autres distributeurs accordent 70 % de royalties sur les ventes, soit huit fois plus que le contrat d’éditeur standard dans le monde papier. De surcroît, comme les éditeurs français développent des usines à gaz en diffusion, ils ne garantissent même pas à leurs auteurs d’être présents sur toutes les grandes plateformes existantes ou à venir dans l’année, dont celle de Google en procès avec plusieurs d’entre eux.

En 2011, un primo-auteur pourra donc sans grande difficulté* placer son livre numérique directement sur les vitrines d’Apple, d’Amazon, de Google, de Sony, et de celles des librairies françaises en ligne (type Fnac, Decitre ou autre) qui accepteront les ouvrages auto-édités. Comme il recevra 70 % du montant des ventes, il pourra proposer un prix bien plus attractif que celui des grandes maisons et bénéficier ainsi d’un avantage non négligeable sur ses compétiteurs. Car le lecteur ne peut lire tous les romans : il ira vers ceux qui proposent une large part du contenu en découverte gratuite, et la suite à un prix minime.

Des petites maisons d’édition ont également compris tout l’intérêt de la période présente. Publie.net de François Bon propose ainsi sur l’iBoookstore des textes entre 0,49 et 5,99 euros, quand la plupart des éditeurs sont au-dessus de 15 euros. Ainsi, sur l'iPad, Autre monde 3 - Le coeur de la terre de Maxime Chattam (Albin Michel) est proposé à 15,99 euros... quand on le trouve en papier et en neuf à 15,84 euros sur Amazon. 

A ceux qui objectent qu’Amazon, Apple et consorts ne sont que des multinationales avides de profits, on répondra : que la plupart des libraires sont d’ores et déjà devenus des vendeurs de papier, et qu’il en va de même pour les industriels de l’édition ; que les librairies en ligne font une part importante de leurs chiffres d’affaires sur la longue traîne, donc qu’elles ont tout intérêt à accueillir les « petits » contrairement aux librairies physiques qui privilégient les « gros » pour survivre ; qu’à défaut d’une licence globale doublée d’un site universel de téléchargement gratuit, les auteurs indépendants doivent chercher tous les moyens de diffusion de leurs œuvres ; qu’Amazon, Apple et consorts sont effectivement de simples dépôts géants et que l’auteur indépendant doit les utiliser comme tels, en développant par ailleurs une politique de lien direct avec ses lecteurs par tous les outils du web 2.0 (blog, microblogging, réseaux sociaux, etc.).

Empêtrés dans une chaîne du livre qu’ils avaient bâtie pour contrôler le marché papier, les dinosaures de Gutenberg abordent donc cette décennie décisive dans une position difficile et défensive. Comme ils n’ont pas bien pris la mesure de ce que signifie la numérisation, et conservent le ton hautain des dominants sûrs de leur fait à la manière des Nourrymard, il va de soi que j’encourage les auteurs comme les lecteurs à prendre leur indépendance.

D’autant que cette édition industrielle ne peut même plus se prévaloir d’une garantie de qualité dans les livres qu’elle propose au public, vu qu’elle a multiplié depuis trois décennies les sorties à seule fin d’occuper les étalages et de faire tourner la trésorerie. Qui n’a jamais terminé un roman ou un essai publié par une « grande » maison d’édition en se demandant comment cette œuvre insignifiante, et oubliée le lendemain, pouvait encore valoir 15 ou 20 euros ? Et qui, au contraire, n’a jamais découvert une perle publiée par une maison d’édition confidentielle ?

(*) Sous réserve que certaines plateformes ne réclament pas l'exclusivité, comme le vieux monde de l'édition. L’auteur numérique devra par ailleurs assurer deux étapes : produire en ePub un livre de bonne qualité ; assurer sa promotion sur l’Internet. Pour l’une et l’autre de ces tâches nécessaires, nous travaillons précisément avec des amis à une offre gratuite ayant pour but de faciliter la vie des auteurs comme celle des lecteurs. Des nouvelles bientôt…

Arnaud Nourry dans le texte

Après Gallimard, Arnaud Nourry (Hachette) donne sa vision de l’iPad et du livre numérique dans un entretien au Nouvel Observateur. Mes lecteurs connaissent mon ami Nourry dont j’ai critiqué la politique de prix, ainsi que le chiffrage bizarroïde du bilan carbone du livre papier comparé aux liseuses… Comment son discours a-t-il évolué ?

« L'information est facilement substituable d'un site à l'autre, donc difficile à faire payer. Nous, éditeurs, avons la chance de vendre des contenus exclusifs et donc irremplaçables. Quand vous voulez acheter un livre, c'est celui-là et pas un autre. Cette exclusivité protège notre modèle économique et nous a permis de résister à la pression des distributeurs américains quand ils ont voulu casser les prix des livres numériques. »
Commentaire. L’argument est connu : les méchants Apple, Amazon et Google veulent casser les prix et vendre à perte, les valeureux éditeurs maintiennent le cap pour sauver les auteurs et les libraires. (Le lecteur est une vache à lait, il fait vivre tout ce beau monde et doit accepter ces débats sans moufter). Cette rhétorique repose sur un déni initial : le livre numérique est nettement moins coûteux à produire et surtout à distribuer que le livre papier. Les éditeurs industriels tentent de faire croire que le livre numérique est coûteux ce qui est faux (voir l’étude récente du MOTIf) : les surcoûts inutiles viennent de leurs DRM, de leur refus de proposer un simple contenu homothétique pour les livres qui s’y prêtent (les deux-tiers du marché), et surtout de leur volonté de contrôler la distribution (ce qui impose tous les frais d’une étape supplémentaire entre l’auteur et le lecteur, comme la plateforme Numilog pour Hachette). Enfin, dans nombre de domaines (guides, essais, beaux-livres et même roman contemporain), il est faux que l'on veut acheter tel livre en particulier : à côté des auteurs auxquels on est fidèle, de nombreuses lectures relèvent de l'opportunité et de la découverte. Les auteurs dont les éditeurs imposent un prix élevé pour la version numérique doivent s'attendre à une rude concurrence du gratuit ou du très bas prix. 

« Notons le plus important : le marché du numérique n'a pas cannibalisé celui du papier. Les ventes de nos auteurs n'ont pas baissé en librairie depuis deux ans. Ce ne sont pas les mêmes acheteurs. Peut-être y aura-t-il un effet sur les ventes des livres de poche ? »
Commentaire. Cet argument n’a guère de portée : le numérique représente actuellement moins de 5 % du marché global du livre aux États-Unis et au Royaume-Uni, moins de 0,5 % en France selon Serge Eyrolles (SNE). Même sur le Kindle Store ou l’iBookStore, l’offre éditoriale numérique reste très faible par rapport à l’offre papier, qu’il s’agisse des livres nouveaux et plus encore du fond des livres anciens. La « cannibalisation » est inévitable à mesure que l’équipement en liseuse et la disponibilité en numérique progressent.

« Les coûts de fabrication sont inférieurs et (…) la lecture électronique n'est pas naturelle : à prix égal, la plupart des gens préfèrent le papier. Il faut donc consentir un avantage au lecteur pour déclencher l'achat. En France, il faut que nous visions pour le numérique des tarifs de 20 % à 25 % inférieurs aux tarifs des livres traditionnels. »
Commentaire. Numilog va devoir faire un effort : quand j’ai testé les prix de leur vitrine le mois dernier, la décote sur les dix livres mis en avant était de… 7,7%. Et un ouvrage comme Les Fourmis de Werber, disponible en poche depuis de nombreuses années, était initialement proposé sur iPhone à 17,99 euros soit une hausse de 300 % par rapport au prix papier ! Je n’ai pas revérifié ces données depuis, mais nous sommes pour le moment loin des 25 %. Le problème est surtout que les enquêtes lecteurs montrent une attente à 50 % de ristourne minimum, et celle-ci est parfaitement justifiée.

« Pour l'instant, la loi Lang sur le prix unique ne concerne pas les livres numériques. Nous sommes cependant favorables à l'extension de la loi Lang à ce marché, car nous ne voulons pas que nos livres et nos auteurs deviennent la proie de bagarres commerciales entre les différents revendeurs numériques ou un simple produit d'appel pour pousser les ventes de lecteurs numériques au prix fort. »
Commentaire. L’extension de la loi Lang serait probablement une erreur, comme je l’avais exposé ici, après avoir écouté l’intervention de Françoise Benhamou au Sénat. L’objectif principal du prix unique (papier) de cette loi Lang était de soutenir le maillage territorial des librairies : cela n’a pas de sens pour les livres numériques puisque l’Internet sera désormais le lieu virtuel de leur circulation. En revanche, le prix unique signifie un livre artificiellement cher, ce qui est socialement et culturellement contreproductif. La révolution du poche doit être achevée par le numérique, avec des livres contemporains rapidement accessibles à quelques centimes ou quelques euros, s’ils ne sont pas gratuits. Le prix n’est certes pas le seul facteur d’incitation ou de désincitation à la lecture, mais il est absurde d’en faire encore une barrière socio-économique alors que nous avons la possibilité d’un accès universel et quasi-gratuit.

« Les libraires se préparent à cette évolution et nous allons les y aider : ils pourront profiter du catalogue numérique commun des trois principales plates-formes des éditeurs français pour vendre eux-mêmes nos livres sous forme numérique. Ainsi, les clients attachés aux conseils de leur libraire habituel pourront-ils acheter et télécharger sur place ou sur le site de ce libraire (…) Cela va plus vite que nous ne l'imaginions mais, comme nous étions prêts et que nous avions réussi à créer un écosystème vertueux, je suis plutôt optimiste pour la suite. Cette mutation est passionnante une fois qu'on est dedans. Et je le répète aux libraires français : ils ne doivent avoir aucun doute. Tous les acteurs français du livre tiennent au maintien du réseau de librairies indépendantes. »
Commentaire. Contrairement à Gallimard, Hachette sera présent sur l’iPad. Raison pour laquelle une bonne moitié des propos d’Arnaud Nourry est consacrée (implicitement ou explicitement) à rassurer les libraires, qui sont encore indispensables à Hachette (et aux autres) pour le marché papier. Je ne peux que répéter ce que je disais hier en commentant Gallimard : cette idée que le libraire sera un intermédiaire incontournable du livre numérique est une absurdité pure et simple, au mieux un aveuglement et au pire une hypocrisie. C’est un peu comme si l’on prétendait en 2000 que le disquaire est indispensable pour aider le client à choisir dans l’offre pléthorique de musique. Ou que le magasin de vidéo en DVD sera irremplaçable pour aider le pauvre spectateur face à l’abondance de la VOD. Matériellement, le libraire est incapable de lire les 60.000 nouveautés annuelles (ou 600.000 livres disponibles), ce qui rend la valeur de son conseil très relative. Ce n’est pas le cas de la communauté des internautes prise dans son ensemble : celle-ci peut et pourra au contraire produire des commentaires, des conseils et des critiques sur tous les livres, même les plus confidentiels. C’est une des conséquences très intéressantes de la révolution numérique du livre : les lecteurs prennent la parole, se libèrent des « experts » ou des « intermédiaires », permettent éventuellement de faire connaître des auteurs n'ayant pas le chance de plaire aux médias centraux (ou... aux libraires).

Conclusion : Nourry comme Gallimard n’ont pas un mot pour le lecteur, et à peine un demi pour l’auteur, qui sont pourtant l’alpha et l’omega de l’édition. La « chaîne du livre » mérite son nom : si elle n’a d’autre discours que la défense de ses profits parasites, elle doit être brisée. 

Antoine Gallimard dans le texte

Dans les Echos, Antoine Gallimard (pdg du groupe éponyme) précise sa position sur la tablette d’Apple et sur le livre numérique. Comme d’habitude, la langue de bois sous les mots de velours. Quelques commentaires.

« Dès sa sortie cette semaine, des ouvrages des Editions Gallimard seront présents sur la tablette d'Apple au travers d'une application gratuite, Edenreader(…). L'internaute pourra ainsi télécharger - moyennant finance -un livre sous format numérique, chez un libraire, par exemple, puis transférer son fichier sur l'iPad. En revanche, nos livres ne seront pas proposés dans la librairie virtuelle d'Apple, l'iBookstore. »
Commentaire. Comme c’était prévisible, le grand cafouillage commence chez les industriels de l’édition : chacun y va de son application afin de maîtriser la commercialisation de ses livres sur les supports numériques, comme il les maîtrisait dans la chaîne papier concentrée à souhait. Résultat : le lecteur ne sait pas quelle offre il trouvera sur quelle liseuse.

« Apple envisage de bâtir une grille tarifaire avec six catégories de prix de vente fixes imposées à l'éditeur. Cela perturberait le jeu. Dans ce schéma, l'éditeur perd la maîtrise de son prix de vente (…) De ce fait, le passage au numérique risque, pour lui, de s'accompagner d'une dégradation de la valeur. Ensuite, Apple veut imposer au livre numérique un niveau de décote calculé à partir du prix de vente du livre papier. Ce n'est pas tant ce principe ou le niveau de la décote que je trouve gênant, mais son caractère automatique et subi par l'éditeur. »
Commentaire. Traduction en clair : Apple veut baisser nettement les prix du numérique par rapport au papier, les éditeurs n’y ont aucun intérêt. Les premiers prix annoncés par ces éditeurs sont élevés en France : entre 5 et 25 % de décote seulement pour des romans homothétiques, quand le public attend au minimum 50 %. Les éditeurs refusent une évidence, à savoir que le prix d’un roman traditionnel (qui forme une bonne part du chiffre d’affaires Gallimard) sera nécessairement très bas pour son format numérique, dans la mesure où les lecteurs attendent en tout et pour tout le texte, si possible chapitre par chapitre (le livre étant un bien d’expérience, autant que cette expérience ne continue pas si l’on est clairement déçu par les cinquante premières pages).

« Le risque de position de monopole d'Apple sur le marché du livre est préoccupant. L'édition ne doit pas se retrouver dans la situation de la musique, où le groupe américain est à la fois le premier constructeur de lecteurs avec l'iPod et le premier vendeur de morceaux. C'est précisément la raison pour laquelle les éditeurs français cherchent à rendre les trois principales plates-formes de distribution de livres numériques - Eden Livres, ePlateforme et Numilog -interopérables. »
Commentaire. Cette position est incompréhensible. Il y a déjà quatre acteurs mondiaux de diffusion du livre numérique ayant chacun sa boutique : Apple, Kindle, Sony, Google Edition en juillet. Par ailleurs, les grandes librairies ou les chaînes de détaillant culturel ont également des sites de vente au public : Fnac, Decitre, Gibert, etc. Il n’y a aucun monopole et cet argument fallacieux sert à brouiller inutilement les esprits.

« C'est vrai, le Kindle d'Amazon existe. Mais les conditions commerciales qu'Amazon propose à l'heure actuelle aux éditeurs français ne nous conviennent pas. Quant à Google, il ne représente pas grand-chose aujourd'hui dans la vente de livres (…) Le moteur de recherche fait actuellement le tour des éditeurs français, mais il n'est pas venu voir le groupe Gallimard, car nous avons décidé de déposer contre lui une plainte pour violation du droit d'auteur. »
Commentaire. Gallimard se contredit donc d’une question l’autre. Le soi-disant « monopole » est créé par son refus de traiter avec certains distributeurs. Le rôle d’un éditeur est de produire un livre numérique aux plateformes qui souhaitent le diffuser : telle est du moins la perception commune. En réalité, ces éditeurs industriels ne veulent pas sacrifier le nœud stratégique de leur puissance dans la chaîne papier, à savoir la distribution et diffusion (pour Gallimard, ces structures se nomment SODIS, Centre de diffusion de l’édition, France Export Diffusion). Être « simplement » éditeur représente une perte de maîtrise sur le marché qu’ils n’acceptent pas. La mise en avant de grands principes – nous défendons la diversité, nous défendons la propriété – masque difficilement cette quête de profit et de contrôle.

« Une maison comme Gallimard a toujours misé sur les libraires pour l'exploitation de son fonds. Dans l'univers du livre imprimé, ils jouent le rôle précieux de prescripteurs. Nous ne pourrons pas nous passer d'eux dans le monde numérique. »
Commentaire. A nouveau, cette position est incompréhensible : tout le monde sait, à commencer par les principaux intéressés, que le libraire traditionnel (papier) ne sera plus un intermédiaire du livre numérique. Il l’est déjà de moins en moins : combien de points de vente sont devenus de simples étalagistes qui vendent le livre au kilo ? Sur l’Internet, les meilleurs conseillers deviennent les lecteurs eux-mêmes ; en laissant leurs commentaires et notes sur les plateformes de vente, en nourrissant les blogs de critiques, en s'exprimant sur les réseaux sociaux. Il est artificiel de prétendre le contraire, et c’est surtout très hypocrite : tant que le papier représente l’essentiel du marché, les éditeurs ont besoin des libraires ; c’est notamment pour les caresser dans le sens du poil qu’ils montent des usines à gaz de diffusion du livre totalement inadaptées à l’Internet.

Conclusion. Le lecteur français est prévenu : il sera dans un premier temps la victime du livre numérique, au profit d’une chaîne papier qui refuse de revoir son modèle économique, qui veut conserver toutes ses marges, qui pour cela retarde et complexifie inutilement le développement de l’offre en ligne. Les livres numériques seront éparpillés d’une plateforme l’autre, d’un format l’autre, d’un DRM l’autre. Difficiles d’accès, ils seront en outre plus chers qu’ils ne pourraient l’être. Les éditeurs sont bien partis pour reproduire la même erreur que les maisons de disque : ils favoriseront le développement d’une offre gratuite (légale ou non) et ne feront qu’abaisser ainsi le futur consentement à payer pour un livre numérique. Quant aux auteurs, ils seront en numérique comme en papier prisonniers des diktats de leurs éditeurs, qui les priveront des plus importantes plateformes de distribution si tel est leur bon-vouloir.

«L’erreur historique» de la gratuité…

Didier Quillot, président du directoire de Lagardère Active, expose ses convictions dans un entretien accordé aux Echos. On peut y lire : «La bonne nouvelle, c'est que l'écosystème d'Apple repose sur un ‘business model’ basé sur le payant, à l'inverse d'Internet. Il faut installer sur les tablettes un écosystème vertueux et profitable pour accompagner la mutation de la presse vers le numérique et ne pas renouveler l'erreur historique commise sur Internet avec la gratuité des contenus.» Bel exemple de charabia pour école de commerce...

Ainsi, dans l’esprit d’un industriel du contenu, la gratuité d’Internet se résume à une «erreur historique». Et Steve Jobs le messie vient corriger cette erreur en restaurant le payant et le propriétaire. Mon conseil aux Internautes – pardon, aux consommateurs : n’achetez surtout pas l’iPad hors de prix, et soumis au bon-vouloir tyrannique d’Apple et de ses amis industriels, attendez Noël pour choisir une tablette conçue sur des systèmes ouverts et continuez bien sûr de surfer gratuitement.

Le livre et les pirates

Dans une interview à Media Bistro (consultable ici), le nouveau président de l’Authors’ Guild (États-Unis), Scott F. Turow, a fait part des craintes de sa profession face à la croissance rapide du livre numérique et surtout aux menaces de piratage. « Il [le piratage] a détruit de larges parts de l’industrie musicale. Les musiciens se rattrapent des copies de leurs chansons piratées en faisant des concerts. Je ne pense pas que m’écouter lire déplace autant de foules qu’écouter Beyonce chanter », a observé l’écrivain.

Les craintes de Scott Turow sur le piratage à venir des livres numériques sont fondées. La raison en est simple : il était possible, mais particulièrement pénible, de pirater un livre papier en le scannant, en utilisant un logiciel d’OCR et en remettant vaguement en page le résultat. Avec la commercialisation des formats numériques, les choses seront plus aisées pour les pirates. Les DRM ne changent rien : ils sont rapidement craqués et ils contrarient surtout le public légal. De plus, des solutions automatisées peuvent faire des captures d’écran avec une reconnaissance automatique à 100 % des caractères. En matière de piratage, il suffit d’une seule copie initiale pour produire des milliers de clones.

Dans Wired, Charlie Worrel note ainsi que l’arrivée de l’iPad coïncide avec une augmentation de la circulation des copies privées sur sites p2p. TorrentFreak a examiné les variations récentes des livres piratés (avant et après le lancement de la tablette d’Apple). Ils ont prix les 10 meilleures ventes numériques de la catégorie business, censée correspondre au profil moyen des premiers acheteurs. Six des dix bestsellers étaient disponibles sur les réseaux BitTorrent. Les chiffres du piratage ont grimpé de 78 % en quelques jours. Forte progression donc, mais avec un volume encore faible par rapport à la musique et à la vidéo.

Pour Charlie Worrel, « l’industrie du livre doit prendre cela en compte et nous donner ce que nous voulons : des livres pas chers, paraissant même jour même heure que le papier, en même temps que la mise à disposition de tout le catalogue ancien. Et de préférence sans DRM ». C’est en effet la demande des lecteurs. Quand Scott Turow dit que le piratage a tué de larges pans de l’industrie musicale, il omet de rappeler que pendant des années, cette dernière a été incapable de proposer la moindre offre globale et attractive de musique en ligne, préférant multiplier (inutilement) les coûteux procès. Il a fallu attendre iTunes, puis Deezer et Spotify, des années après le procès Napster (1999-2001). Et encore certaines majors refusent d’entendre parler de ces offres en ligne, pourtant légales. Par ailleurs, rappelons encore et encore que la créativité se porte bien dans le cinéma et la musique (Oberholzer-Gee et Strumpf 2010) : si le discours des industries sur le désastre économique est exact, cela signifie que l’incitation monétaire est déconnectée de la création culturelle et intellectuelle ; sinon, le désastre n’en est pas un et le piratage doit plutôt être analysé comme un mode de réputation et de promortion des œuvres comme un autre.

L’industrie du livre peut s’attendre à ce que les mêmes causes produisent les mêmes effets : une offre chère et difficile d’accès, assortie d’une défiance de principe à l’égard des lecteurs, favorisera l’essor du piratage plutôt que des ventes légales.

Inversement, on observe que le piratage musical dont tout le monde reconnaît qu’il est massif n’a pas fait disparaître les ventes de CD ni empêché l’essor régulier des ventes de titres en ligne et à l’unité depuis cinq ans. Selon Wikipedia, Scott Turow semble avoir vendu 25 millions d’exemplaires de ses œuvres en format papier : cela laisse une marge importante pour rester millionnaire, quand bien même le passage au numérique verrait une baisse de ce chiffre pour les nouveaux titres. En tant que représentant des auteurs, il devrait sans doute parler de ceux qui n’ont jamais réussi à vivre de leur plume à l’âge d’or de l’industrie papier et qui forment la grande majorité des troupes : le processus de starisation, de best-sellerisation et d’accélération du turn-over pour occuper la table du libraire et élargir le portefeuille éditorial sacrifie la plupart des livres publiés, condamnés à ne pas trouver leur lectorat dans leur trop courte durée de vie commerciale. Aucun discours crédible ne peut ête fondé sur le déni de cette situation (voir ici sur Schiffrin 2010 et Prosper 2009).

Quant aux revenus complémentaires, les lectures publiques d’écrivain soulevant le scepticisme de Scott Turow font bel et bien partie des solutions que certains éditeurs envisagent pour construire un modèle économique alternatif. Ce qui est numérique est abondant car duplicable, ce qui « physique » est rare car unique dans un temps et un lieu donnés ; l’économie est avant tout une exploitation de cette rareté.

La lecture est loin d’être la seule option : vente initiale en feuilleton sur mobile, publicité, dons, concours et mécénats offre fremium, versions augmentées, fusion livres-jeux, diffusion en ligne sur sites privés payants (et optimisés liseuses) avec divers avantages, redistribution des taxes sur les supports numériques… sans parler de la récurrente question de la licence globale, parfaitement équitable sur le papier mais si difficile à mettre en oeuvre. Le numérique menace probablement une partie des revenus d’une petite minorité d’auteurs confortablement installés dans le marché papier, mais il ouvre à beaucoup d’autres des possibilités nouvelles d’échanges avec leurs lecteurs, de circulation de leurs oeuvres et, le cas échéant, de gains. Sachant que vivre exclusivement de sa plume d’auteur a toujours été le cas le plus rare, à l’âge du parchemin, du papier, de l’imprimerie ou aujourd’hui de l’Internet.

Il faut enfin rappeler une différence entre livre et musique : le CD avait déjà assuré l’essentiel de la transition numérique dans les années 1990, écouter une musique sur son ordinateur (puis son baladeur numérique) n’avait rien de déplaisant. Aujourd’hui, moins de 5 % des lecteurs sont équipés de liseuses (dans les pays les plus avancés), la lecture sur écran d’ordinateur reste une expérience désagréable, une bonne partie du public déclare sa fidélité au papier pour diverses raisons. Cela signifie que le bimédia sera la règle pendant un certain temps, et il est probable que le livre papier conservera toujours une minorité d’adeptes (collectionneurs, nostalgiques, réfractaires au numérique et autres).  

L’iPad: berceau ou cercueil de la presse numérique payante?

Sur le site du Monde, Frédéric Filloux offre une synthèse de l’iPad… vu du côté des éditeurs (de livres et surtout de presse). « C'est notre bouée de sauvetage » : Franz-Olivier Giesbert, directeur du Point, résumait ainsi sa vision de la tablette Apple le 24 mars dernier devant un parterre de patrons de presse français. Il faut dire que la presse papier se porte mal : en moyenne, les titres souffrent d’une chute régulière des abonnements, des achats à l’unité et surtout des recettes publicitaires depuis quelques années.

L’Internet est une cause de ce déclin : l’abondance d’informations émanant de professionnels ou d’amateurs éclairés, les flux RSS permettant à chacun de construire des revues de presse thématiques, l’infomédiation sociale par Twitter et Facebook permettent un accès souple, personnalisé et gratuit à l’actualité. Conséquence : « Les perdants du tsunami numérique sont les grands réseaux de télévision (–37 %) et les journaux (–18 %), alors que trois médias connaissent une forte croissance : les jeux vidéo (+77 %), l'Internet (+39 %) et la télévision par câble (+20 %). Quant à la consommation de livres, elle reste stable et représente 3 % du temps passé. »

Les supports de presse ont d’abord pensé que la publicité en ligne permettrait de compenser les pertes de la publicité papier ; mais force est d’observer que ce n’est pas le cas. En un sens, puisque les bulles sont à la mode, on peut dire que Google a fait imploser l’énorme bulle publicitaire gonflée depuis 30 ans. Le marketing devient affaire d’algorithmes de profilage, et non d’esbroufe à la Séguéla et autres roitelets du marketing années 1980.

Pourquoi l’iPad apparaît-il comme le messie des éditeurs de presse dans ce contexte morose ? Parce qu’il est censé permettre le grand retour de l’offre payante. Et donc engager le grand basculement du modèle économique papier à son crépuscule vers un modèle numérique à son aurore. Il reste que c’est un pari. Pour deux raisons principales, que Filloux expose bien.

La première raison est l’attractivité de l’offre. L’internaute n’aime pas le payant, sauf si cela vaut le détour. Il faut donc développer un contenu qui ne soit pas une simple réplication du texte papier et qui corresponde aux nouvelles mœurs numériques (éditable, personnalisable, consultable de façon mobile, etc.). Au passage, les éditeurs français semblent découvrir le problème, si l’on en croit le journaliste : « La division numérique du New York Times compte environ 150 ingénieurs et techniciens, parmi lesquels quelques dizaines affectés aux applications pour l'iPad (…) Dans la presse française, la R&D est inexistante. Tout juste commence-t-on à s'organiser collectivement autour de Media 21, un think tank à l'objectif encore flou, piloté par le ministère de la culture ; un de ses premiers ateliers portera justement sur l'iPad. » Voilà bien l’efficacité française que le monde entier nous envie : ne vous étonnez pas si Joffrin pleure qu’il faut taxer Google

Ce que Filloux ne précise pas, c’est que l’iPad (comme l’iPhone) ne facilitera pas le travail des éditeurs de presse. Car Steve Jobs est un obsédé du contrôle, donc des formats propriétaires. Si le patron d’Apple décrète que le format flash d’Adobe est nul, les clients d’Apple seront privés du flash. Si le patron d’Apple décide que certaines applications doivent être censurées, elles disparaîtront du jour au lendemain de son réseau. Et ainsi de suite. (Ces pratiques féodales ne gênant pas trop les industriels de la presse, qui semblent prêts à étouffer leurs grands principes en échange d’une perspective de survie.) Tant que l’iPad est quasi-seul sur le marché de la tablette, ce n’est pas trop compliqué de construire une offre dédiée. Mais quand débouleront des concurrents interopérables (ou sur d’autres formats propriétaires comme le Kindle), il faudra multiplier les éditions du même contenu pour le rendre compatible avec chaque support. Personne n’est évidemment pressé d’arriver à cette situation qui sera aussi gênante pour le consommateur que coûteuse pour le producteur. Apple et les industriels de l’information ont donc le même espoir à court terme : que l’iPad triomphe comme l’iPod avant lui sur le marché de la musique, ce qui simplifierait grandement les choses en rendant le public captif d’une source principale. Un quasi-monopole privé, voilà qui arrangerait bien les uns comme les autres…

Reste que cette équation idéale a peu de chance de se réaliser, comme le rappelle Filloux : « Même s'il a démarré en fanfare au point de susciter une pénurie de production, Apple devrait vendre 5 à 7 millions d'iPad cette année et 10 à 12 millions l'année prochaine. En comparaison, la marque a vendu 85 millions d'iPhone et d'iPod Touch. Mais même ces chiffres restent ridicules par rapport à la taille de l'audience du Web : 1,8 milliard de personnes connectées, dont presque 700 millions pour la zone Europe - Etats-Unis, à fort pouvoir d'achat ».

La seconde raison d’être inquiet, du côté des éditeurs de contenu, c’est le prix. L’information est devenue gratuite : on part de cette réalité, qui s’est imposée en à peine dix ans comme une évidence massive pour les Internautes. La rendre plus attractive peut déclencher le tant attendu « consentement à payer », mais payer combien au juste ? Sur l’iPhone, « le prix moyen d'une application est de seulement 3,82 dollars (2,89 euros) » ; sur l’iPad, « pour l'heure, seulement une centaine d'applications d'information est disponible (…), et le prix moyen (hors abonnement éventuel aux contenus) stagne à moins de 5 dollars » : on est loin des 1 euro par jour ou 5 euro par semaine que demandent les quotidiens et hebdos papier. Les poids lourds américains vont tester le prix acceptable : ce devrait être par exemple 17 dollars par mois pour le Wall Street Journal. Mais ce prix sera évidemment proportionné à la popularité du support papier tel qu’il existe (son caractère de référence et/ou la quantité et la fidélité de ses lecteurs). Certains abordent la transition numérique dans de bien mauvaises conditions…

Filloux évite deux sujets sur lesquels je conclurai : l’intérêt du public et l’état de la presse.

Il est formidable d’observer, dans l’édition comme dans la presse, des industriels du contenu et du support en train de s’échanger des bons business plans. Mais enfin, l’internaute n’est plus tout à fait le consommateur béat des médias one-to-many. Le cœur de proposition de Steve Jobs et de ses amis lui apparaît assez clairement : « On va te faire raquer mon vieux ». Et pour cela, comme le processus a déjà largement commencé, assécher le contenu gratuit des grands sites d’information. Si un journaliste entame le refrain sérieusement éculé de « l’information professionnelle nécessaire à la démocratie », il est désormais aisé de lui répondre : produisez donc de l’information gratuite et le public n’en sera que mieux informé. Sinon, admettez que l’information est surtout nécessaire à votre survie économique, ce qui n’a rien de blâmable en soi mais évite le flonflon citoyen auquel plus personne ne croit. Avec ou sans iPad, l’intérêt du public sera de trouver de l’information gratuite de qualité. Je pronostique donc que le retrait des contenus gratuits des grands sites ne fera que renforcer les pure players gratuits (du type Rue89, Slate, etc.) et les blogs.

Enfin, si je ne suis pas vraiment disposé à m’apitoyer sur le sort des journalistes, particulièrement français, cela tient aussi à l’état lamentable de la presse, surtout de la presse hebdomadaire et quotidienne. Les rares fois où il m’arrive d’acheter ses titres, je constate que rien n’a changé depuis les années 1990 : les analyses sont peu profondes et peu variées, 80 % du contenu se retrouve quasiment à l’identique d’un titre l’autre, une certaine bourgeoisie de la pensée délimite le cercle des opinions exprimables et recevables, une certaine génération (et ses rares clones plus jeunes qu’elle) ressasse ses rengaines selon les paramètres d’un XXe siècle révolu. Répéter sensiblement la même chose ne demande pas de multiplier les supports. Peut-être que mon opinion est biaisée. Mais pour ceux qui la partagent, la survie de ce vieux monde n’est pas franchement une priorité, ni même une nécessité. 

Kindle: les meilleures ventes... ne sont pas des ventes!

Sur Publishers Weekly, Rachel Deahl révèle qu’Amazon s’apprête à diviser sa liste des meilleures ventes numériques en deux. Car le problème est le suivant : il ne s’agit souvent pas des meilleures ventes, mais des meilleurs téléchargements gratuits. Les dix ouvrages les plus téléchargés du moment ne coûtent rien (et la moitié en général sont gratuits selon Motoko Rich, qui couvre les livres pour le NY Times). Il peut s’agir de livres du domaine public disponibles pour le Kindle ou, plus souvent, d’offres promotionnelles d’éditeurs. Ceux-ci testent l’effet d’appel d’un titre gratuit pendant une courte période. Une pratique qui ne serait sans doute pas possible en France si la loi sur le prix unique est étendue au livre numérique.

Et pourtant, l’expérience grandeur nature du Kindle rappelle l’observation de fond déjà opérée dans tous les autres domaines : le gratuit est l’horizon de la valeur d’un contenu sur Internet. On peut certes s’y opposer, mais on ne pourra pas échapper à une concurrence croissante entre les offres gratuites et payantes, au détriment annoncé des secondes.

Voilà pourquoi j’accueille avec un certain scepticisme l’annonce faite aujourd’hui par ePagine, Eden Livres (Flammarion, Gallimard, La Martinière/Le Seuil), Eplateforme (Editis / Média participations / Michelin) et Numilog (Hachette) d’une ouverture simultanée de leurs plateformes de diffusion professionnelles à destination des librairies numériques. Si j’en comprends bien la teneur, un livre numérique sera d’abord déposé par l’éditeur sur les plateformes de diffusion en question (étape 1), puis chargé à partir d’elles sur le site du détaillant (étape 2), après quoi le lecteur pourra enfin y accéder. Ce qui ressemble à une usine à gaz, probablement de nature à satisfaire les intermédiaires craignant de perdre le contrôle du contenu et du marché, mais dont la conséquence nécessaire sera un coût plus important du livre numérique.

Or le lecteur vote avec ses clics et l’expérience du Kindle comme toutes les enquêtes d’opinion menées depuis deux ans montrent que la première attente de ce lecteur, c’est le prix le plus bas possible pour le livre numérique. Tout le monde n’a pas le pouvoir d’achat d’un dirigeant de maison d’édition industrielle. Et en tout état de cause, la perception subjective du prix – le « consentement à payer » des économistes – est relative à tout le spectre de l’offre, la présence du gratuit faisant automatiquement tendre l’ensemble vers le bas. C’est encore plus vrai pour un bien d’expérience dont on ne sait pas a priori s’il procurera une satisfaction ou une déception.  Il est douteux que cette priorité change du jour au lendemain ou que la promesse de livres « augmentés » fasse disparaître la recherche de livres « homothétiques » mais à très bas prix – surtout dans des genres populaires comme le roman, l’essai ou la BD, dont le contenu simple apporte la principale satisfaction au lecteur.

Donc les annonces autosatisfaites des libraires et éditeurs sur leurs plateformes de diffusion semblent légèrement à côté de la plaque. La priorité paraît d’inventer un modèle économique très différent de celui du papier, s’accommodant d’une part de plus en plus importante de gratuité du contenu (ou de créativité sur le contenu payant). Si les auteurs, éditeurs, distributeurs et détaillants ne le comprennent pas, les lecteurs le leur rappelleront. 

Livre numérique: le virage, les blocages

Marin Dacos et Pierre Mounier, dont j’ai souvent signalé ou cité les travaux sur ce site (voir ici, ici ou ici), viennent de publier une tribune libre dans Le Monde consacrée à la situation du livre numérique et de l’édition électronique. Nous sommes dans une situation un peu paradoxale. D'un côté, la virage est pris: « Ca y est, elle est là, enfin ! La voici qui arrive après avoir tant été annoncée : la révolution numérique du livre. » D'un autre côté, la situation semble bloquée, suspendue, avec une offre francophone déjà marginale par rapport au marché anglo-saxon et une grande confusion du côté des principaux concernés, les éditeurs.

Comme l’observent les deux auteurs, « la situation actuelle est le point d'aboutissement de plus de dix ans d'attentisme et d'aveuglement. En refusant le web et son ouverture par crainte du piratage, en tentant de cloner le livre imprimé - sa représentation, ses usages de lecture, son mode de distribution et jusqu'à son modèle économique, sur le support numérique, en n'accordant pas une place primordiale à l'innovation et à l'imagination, les principaux acteurs du monde de l'édition se sont engagés dans une voie sans issue. » 

Même aujourd’hui, les éditeurs se focalisent sur des questions comme la TVA ou le prix unique ou les procès Google, alors que les enjeux sont bien plus larges. Trois acteurs géants ont occupé le marché – Google, Apple, Amazon – et ils tendent à imposer leur loi. Par exemple, et nous l’avions signalé ici, Amazon ou Apple peuvent recourir à la censure, éliminer un fichier à distance dans le reader, surveiller ce que les lecteurs annotent dans leurs livres : cette situation n’est probablement pas supportable à long terme, quand le public s’apercevra de sa captivité nouvelle. Les éditeurs ne peuvent donc pas se féliciter des tablettes propriétaires, qui leur garantissent la sécurité du fichier mais qui heurtent les habitudes des consommateurs.

De surcroît, les éditeurs n’ont pas été capables de monter une alternative aux géants de l’Internet : « les plateformes de distribution des livres numériques proposées par les groupes d'édition se caractérisent par leur isolement et surtout le prix exorbitant des ouvrages (10 % à 20 % moins cher que les livres imprimés au mieux) qu'ils proposent à la vente : elles ne constituent pas une alternative crédible. » Toujours par souci de contrôle vertical, Hachette, Gallimard et d’autres ont voulu chacun développer leur plateforme de diffusion numérique : ces usines à gaz fragmentées ne fonctionnent pas et, en tout état de cause, elles augmentent inutilement les coûts au détriment des lecteurs (comme des auteurs en dernier ressort, le livre est plus cher, se vend moins et le coût des étapes imposées est autant de royalties échappant aux créateurs, comme dans le système de la chaîne papier où l’auteur touche peu pour financer tous les intermédiaires).

Marin Dacos et Pierre Mounier fixent les trois qualités minimales d’un livre numérique en adéquation avec son écosystème, à savoir la « culture web » :

« - Lisible : il doit reposer sur des formats ouverts et standards permettant sa transmission d'une machine à l'autre et sa conservation dans le temps. Il doit être recomposable et adaptable du fait de ces formats sur tous les systèmes possibles.
- Manipulable : il doit être indexable et interrogeable. Il doit permettre au minimum le copier-coller et l'annotation. Il doit permettre les recompositions et les modifications selon les envies du lecteur.
- Citable : il doit pouvoir être retrouvé par tous les chemins dans la masse quasiment infinie d'information aujourd'hui disponible, ce qui signifie qu'il doit disposer au minimum d'un identifiant unique, d'une adresse pérenne sur Internet et d'une description riche et utilisable. »

On en est loin aujourd’hui, tant pour les contenus que pour les liseuses. Le problème est notamment qu’une vision concurrentielle et court-termiste pousse les fabricants comme les éditeurs à multiplier les obstacles à la fluidité du texte et à la liberté du lecteur : imposer des DRM, laisser le livre dans les nuages (les serveurs), choisir des formats propriétaires non interopérables, compliquer le téléchargement depuis des sites d’un compétiteur... Il est tout de même incroyable d’observer que la seule crainte de la copie privée pousse les producteurs à considérer a priori le public comme un ennemi plein de mauvaises intentions et dont il faut compliquer la vie. Ce n’est plus le « client roi », mais le « client esclave » de la paranoïa des entreprises !

Google Edition, qui arrivera en juillet en France, semble a priori le mieux placé (le moins mal placé) pour offrir un choix large et simple, évitant notamment les écueils propriétaires d'Apple ou d'Amazon. Mais Google a privilégié la quantité sur la qualité, donc tout ce qui relève de l’indexation « intelligente » ne sera sans doute pas au point. Et comme nombre d’éditeurs français ont été échaudés par la numérisation « en force » depuis les bibliothèques américaines, le contenu francophone risque d’être pauvre, comme c’est déjà le cas sur Apple et Amazon.

Conclusion de Marin Dacos et Pierre Mounier : « Les enjeux ne sont pas seulement économiques, ils sont aussi culturels et politiques. Car de l'existence d'un marché de l'édition dynamique et varié évitant l'étouffoir oligopolistique, dépendent rien moins que l'avenir de la diversité culturelle, de la liberté d'expression et de la qualité du débat public. »

Enjeu politique, en effet. L’État est interpellé par les éditeurs pour la TVA et le prix unique, il accorde de nombreux soutiens directs ou indirects à l’édition papier, il prendra à sa charge une bonne part de la numérisation des œuvres orphelines du XXe siècle laissées à l’abandon par les maisons d’édition… Cet État intervient donc déjà sur ce marché du livre au nom du bien public et des citoyens. Il gagnerait à pratiquer le donnant-donnant et notamment à combattre les tentatives de reproduction des oligopoles qui se dessinent aujourd’hui : la traduction serait un livre numérique cher (socialement inéquitable) et difficile d’accès (culturellement appauvri), ce qui était déjà souvent le cas du livre papier à son âge industriel. La traduction probable sera aussi une pratique massive du piratage, une forme de conflit (sur la propriété) que l’autorité publique est censée prévenir au lieu de le favoriser.

A lire aussi : Dacos M, P Mounier (2010), L’édition électronique, Découverte.

Mon iPhone m'a censurer (Mark Fiore ou le retour du syndrome de la pensée unique)

Mark Fiore est un dessinateur américain, premier journaliste web à recevoir le prix Pulitzer dans la catégorie « dessin de presse, voici quelques jours. A cette occasion, on a appris que le dessinateur a été censuré par Apple en décembre dernier. Il ne publie pourtant aucune illustration érotique, mais la firme de Cupertino lui a sèchement signifié que son application aux dessins irrévérencieux pour les grands de ce monde tombe sous le coup de l’article 3.3.14 de la charte Apple pour les développeurs iPhone (et maintenant iPad) : « Une application peut être rejetée si elle diffuse un contenu (texte, graphique, dessin, photo, son) qu'Apple juge désobligeant, par exemple un contenu pornographique, obscène ou diffamant. » Steve Jobs, très ennuyé par cette bévue que le Prix Pulitzer met en lumière, s’est publiquement excusé et a assuré Mark Fiore que son application est désormais la bienvenue.

La nouvelle fait bien sûr le tour du Net. D’autant que ce n’est pas une première (voir ici). Mais comme le rappelle Rue89, la presse française se garde bien de ruer dans les brancards : d’habitude si sourcilleuse en matière de censure, elle préfère tresser les louanges de l’iPad dans des articles qui ne sont pas très éloignés du publireportage. La raison en est que cette presse, souvent exsangue lorsqu’elle est quotidienne ou hebdomadaire (voir par exemple ses joffrinades), n’ayant pas su développer depuis dix ans un modèle informationnel et économique adapté au web, accueille Steve Jobs et sa tablette comme un Messie : par la grâce du support propriétaire à accès payant, les abonnements numériques pourraient décoller.

Oui mais voilà : le cas Mark Fiore vient nous rappeler la différence entre un Internet public et neutre, où tout le monde a accès à des contenus en compétition sur un même plan horizontal, et les supports d’applications propriétaires, où les maîtres des lieux peuvent exercer verticalement leur censure privée en toute tranquillité. Ce qui n’a rien de blâmable en soi, « charbonnier est maître chez lui » – sauf qu’il faut le savoir et le faire savoir : de tels supports privés sont trop souvent présentés faussement comme de nouveaux standards d’accès universels aux contenus numériques. Ce qu’ils ne sont pas, dans le cas d’Apple en tout cas : en dehors du navigateur web (qui exclut par ailleurs certains formats type Flash), les contenus comme les applications sont sous contrôle direct du propriétaire.

Vider l’Internet de sa substance au profit d’une multitude d’accès privés : bon nombre d’éditeurs de contenus n’ayant en tête que la profitabilité à court terme de leurs entreprises et la lutte contre le « piratage » verraient d’un très bon œil cette évolution. On reviendrait en fait aux chers médias à l’ancienne, aussi concentrés que contrôlables.

Ces industriels trouvent des alliés naturels chez une partie du personnel politique, pour qui l’Internet est toujours synonyme de désordre, de danger et de dérive. Et pour cause : dans les vieilles démocraties parlementaires et industrielles, les pouvoirs économiques, médiatiques et politiques s’entendaient fort bien autour d’un équilibre confortable où personne ne remettait réellement son voisin en question et où l’opinion publique se fabriquait au sommet, chez les « élites éclairées » partageant les mêmes intérêts matériels autour des mêmes visions du monde. Ce que l’on avait appelé dans les années 1990 la « pensée unique », une tendance au conformisme et au dirigisme intellectuels qui n’a pas disparu dans les années 2010 et qui trouve dans la pulsion de contrôle de l’Internet l’occasion de rassembler ses troupes éparses. 

Les prix numériques selon Numilog: 7,7% de moins que le papier...

Lisant une tribune de Publishing Perspectives qui s’étonne du bazar français dans le numérique – chaque éditeur est obsédé par la conservation de ses précieux fichiers, au grand dam de l’Etat et de certains libraires en ligne qui préfèrent une plateforme unique –, je clique et je tombe sur Numilog, site de distribution numérique de mes amis Hachette. Je regarde les dix titres qui sont mis en valeur au format epub, sur la première vitrine de la première page. Et je me dis : ces livres semblent fort coûteux tout de même.

Ci-dessous, voici la liste des prix Numilog pour les livres numériques (premier prix) et des prix Amazon pour les mêmes livres en format papier (Amazon.fr), ce 15 avril 2010.

Jean-Paul Gaultier, punk sentimental : 18,8 / 19,86
Le tueur aux gants blancs : 13,5 / 14,25
La Mort, simplement : 17,9 / 18,91
Deleuze, Sheila et moi : 11,7 / 12,35
Les Écureuils de Central Park sont tristes le lundi : 21,5 / 22,70
Dernière escale : 15,4 / 20,90
Mélancolie française : 15,3 / 16,15
Ça sent le sapin ! : 6,2 / 6,55
Cellulaire : 20 / 20,90
Autre-monde, 3. Le coeur de la Terre : 18 / 19

Ayant rentré ces prix sur mon tableur, je trouve le résultat : 7,7% de remise sur le livre numérique. Il est vrai que mon ami Nourry se flattait de faire augmenter les prix de l’ebook contre les salauds d’Amazon qui les bradent. Si vous êtes grand lecteur sans grand budget comme moi, vous apprécierez le geste de cet amoureux du livre…

Pour information, sur Amazon (.com), le Cellulaire de Stephen King en version Kindlle est vendu 8,99$, ce qui doit faire dans les 7 euros, soit 60% moins cher que Numilog. Pour information encore, il ne s’agit même pas d’une nouveauté, mais d’un livre sorti en 2006.

Conclusion : Hachette et Numilog prennent les lecteurs numériques en otage d'une politique volontairement inflationniste par rapport aux prix observés ailleurs (non pas le prix unique, mais la remise prix numérique / prix papier qui est généralement de 30%). Entrant à reculons dans un monde qu’ils n’aiment pas, les éditeurs industriels font tout pour protéger le marché papier par des prix artificiellement élevés. Les mêmes vont se plaindre demain que la copie privée affaiblit leur vente et que la police Hadopi doit mettre de l’ordre…

Le Minitel 2.0 est enfin disponible!

D’après les chiffres fournit par Apple, l’iPad s’est écoulé à 300.000 exemplaires sa première journée. Et, phénomène plus intéressant encore, 250.000 livres auraient été téléchargés en l’espace de 24 heures. Reste que l’iPad est un produit Apple, que les livres s’écoulent principalement par le biais de l’AppStore, avec tous les défauts intrinsèques de ces supports volontairement propriétaires, fermés et commerciaux (même si la firme à la pomme a mis les livres gratuits du Projet Gutenberg en produits d’appel). Je dis «défauts» en pensant au lecteur, bien sûr, celui qui cherche le maximum de choix et de liberté en achetant un outil comme l’iPad. Mais les éditeurs et producteurs de contenus trouvent au contraire toutes les qualités à de tels supports, puisqu’ils sont orientés vers le contrôle.

PS me signale dans Libération (miraculeusement ouvert et gratuit) une intéressante analyse de l’iPad par Marin Dacos, ingénieur de recherche au CNRS et directeur du Centre pour l’édition électronique ouverte (Cléo).

M. Dacos interprète ainsi la popularité d’Apple auprès des producteurs de contenu : « Les acteurs imaginent que l’iPad va réintroduire un contrôle du marché. Le Web a été conçu comme une logique de circulation du savoir, où le micropaiement n’est pas le cœur du dispositif. C’était le cas du minitel, payant à chaque consultation dans un contrôle vertical. Dans l’espoir de capter l’utilisateur, Apple a construit sa stratégie autour du micropaiement. Pour entrer dans le système, dans l’iPhone en particulier, l’utilisateur est obligé de devenir un consommateur abonné. Ce système induit une verticalité, un contrôle, alors que le Web est très horizontal, sans centre. »

Et l’auteur précise : « Il faut replacer la question de l’iPad dans la problématique du trio Apple-Amazon-Google, qui constitueraient trois hubs à l’échelle mondiale de diffusion de textes électroniques. (…) Faut-il laisser la distribution de la culture à une poignée d’acteurs ou à un nombre infini ? Le projet BookServer, de l’Internet Archive, se veut un système ouvert mis à la disposition de tout éditeur, libraire ou bibliothèque, centralisant la vente de livres sur Internet où les lecteurs du monde entier peuvent les acheter. Tout en laissant le contrôle des tarifs aux détenteurs de droits. Un petit éditeur brestois aura donc le choix entre négocier avec Apple ou s’adresser à tous ceux qui aiment le livre. Entre le mode fermé ou le mode ouvert. »

Ce projet BookServer de l’Internet Archive promet donc un système totalement ouvert de diffusion et distribution du livre, où pourront déposer aussi bien les éditeurs que les libraires, les bibliothèques et les auteurs, chacun de ces acteurs précisant le régime de droit et le prix attachés au texte. Une plateforme neutre et ouverte, où l’offre payante est au même niveau que l’offre gratuite, voilà qui semble réjouissant. Un détail : je ne vois pas bien comment le prix unique du livre décrété dans une zone donnée pourra survivre à cette globalisation de fait de la distribution.

Bilan carbone du livre numérique (Hachette aime la verdure)

Décidément, Hachette de-mon-ami-Nourry a une attitude détestable vis-à-vis du livre numérique. Lisant un essai fort intéressant de Martine Prosper sur lequel j’aurai sans doute l’occasion de revenir, je trouve mention d’une étude sur l’empreinte carbone comparée du livre papier et du livre numérique. Assez intrigué par sa conclusion – le livre numérique aurait un bilan carbone défavorable comparé au livre papier –, j'ai essayé d'en savoir plus.

Cette étude a été commanditée en 2009 par Hachette au cabinet Carbone 4. Il se trouve que le cabinet Carbone 4 n’en diffuse pas le contenu ni même la synthèse ou la méthodologie sur son site. Je n'ai rien trouvé chez Hachette. Il se trouve aussi que l’entreprise Carbone 4 a réalisé le bilan carbone de l’entreprise Hachette, ce qui n’est pas tout à fait un gage d’indépendance.

Cette étude étant introuvable, on doit se contenter de sa principale conclusion relayée par la Syndicat national de l’édition (porte-voix des plus modestes de la profession, c’est bien connu) : «Le bilan écologique comparé du livre numérique et du livre papier est nettement en faveur du second. En effet, selon une étude commandée par Hachette Livre à la société Carbone 4, une tablette de lecture numérique (‘liseuse’) dégage 250 fois plus de CO2 par an qu'un livre papier et il faut lire au moins 80 livres numériques par an pendant trois ans avec la même liseuse (à supposer qu’on la conserve trois ans) pour l’amortir écologiquement…» Autre précision glanée dans La Tribune : un peu moins de 1 kg CO2 pour le livre papier, contre «un bilan de 240 kg, selon une estimation de Carbone 4 établie d'après les bilans réalisés par l'Ademe pour les ordinateurs».

Le problème est que l’on n’aboutit pas du tout au même résultat chez Cleantech, un groupe international plutôt réputé depuis huit ans pour ses évaluations carbone. Contrairement au cabinet Carbone 4 qui a interpolé des données secondaires (Ademe) venant de l’informatique, Cleantech a décortiqué le cycle de vie d’un vrai reader (le Kindle d’Amazon) et abouti au chiffre de 168,5 kg CO2 (presque 30% de moins). Ce qui ne représente plus selon le groupe que 22,5 livres, car Cleantech observe un bilan moyen du livre papier de 7,5 kg CO2, bien au-delà des 1 kg CO2 obtenus par Carbone 4 pour Hachette.

Certes, le territoire américain est plus grand que le territoire français, mais une différence d’un facteur 7 pour le bilan carbone d’un livre papier est pour le moins étrange… D’autant qu’une précédente étude suggérait que la distribution ne représente que 12,7% de l’impact carbone (Book Industry Study Group, Green Press Initiative, US Book Industry Environmental Trends and Climate Impacts, 2008, pdf). Le principal poste du bilan est, selon ce rapport, la déforestation, qui représenterait à elle seule 4 kg CO2 par livre (Hachette USA avait d’ailleurs été épinglé à ce sujet par Greenpeace en 2007). Ces résultats avaient été confirmés par le responsable environnement du groupe Random House (Publisher Weekly), qui a mené deux audits en 2006 et 2007 sur la question. Même en prenant en compte la reforestation, et en supposant que le bois est entièrement renouvelable, on divise par trois le poids du bilan, mais cela reste quand même supérieur à 1 kg CO2 (cf. critique de Bill Upton, Malloy Inc, pdf), 

On se demande donc comment Hachette et Carbone 4 parviennent à un bilan carbone aussi bas pour le livre papier. 

Pierre-Alexandre Xavier sur AgoraVox suggère une autre piste pour comprendre cet écart : Carbone 4 se serait fondé sur une estimation en base annuelle et non sur le cycle de vie complet d’un livre, qui inclut par exemple son stockage pendant une certaine durée, ses réassortiments à chaque demande, ses réimpressions en format identique. Mais comme la logistique ne semble pas la principale en cause dans les écarts observés, tout cela reste bien mystérieux. Le reporting carbone des entreprises est de toute façon loin d’être une science exacte…

Au minimum, généraliser une comparaison numérique-papier à partir du bilan d'un seul éditeur français (Hachette) et d'une analyse très indirecte d'un produit (liseuse) relève d'une conception assez étrange de l'argumentation. Par ailleurs, ce bilan controversé n’intègre pas les multiples usages des liseuses, notamment la lecture de la presse quotidienne et magazine (ou, pour l’iPad, la consomation audio et video), usages qui réalisent d'autres économies sur d'autres biens physiques.

Que ce soit en équivalent de 22,5 ou de 80 livres, avec un premier chiffre qui semble plus crédible compte tenu d'autres travaux, la liseuse est climatiquement correcte pour mon usage personnel puisque, comme la plupart des grands lecteurs faisant partie des premiers acheteurs de readers, je consomme une quantité annuelle (a fortiori tri-annuelle) largement supérieure à 80 livres, sans compter les innombrables articles et rapports en [pdf]. Le livre numérique a donc un bilan carbone plutôt avantageux pour le principal segment de population concernée par son achat actuel. Et plus les tablettes se répandront avec un usage multimédia, plus leur bilan sera favorable par remplacement des biens physiques correspondant.

Pour tout dire, je ne suis pas très sensible à ces histoires de gaz carbonique. Au-delà de ces chiffres, ce sont les méthodes de Hachette et de ses amis du SNE que j’ai vraiment du mal à supporter. On lance une rumeur sans aucun moyen de vérification sur sa source inaccessible. Et comme par hasard, tout en jurant la main sur le cœur (disons à l’emplacement du portefeuille) que l’on prépare une grande et belle offre numérique pour ses chers amis les moutons-lecteurs, cette rumeur vise à discréditer le nouveau support de lecture. Les industriels de l’édition, habitués à toutes les travées de tous les pouvoirs, prennent à l’évidence les internautes pour les derniers des cons. Et, comme les majors de la musique avant eux, ils se préparent des lendemains qui déchantent.


PS : dans le lien que j’ai donné plus haut (SNE), il faut lire le monument d’hypocrisie du passage suivant « Voici quelques idées reçues néanmoins fausses : Un livre numérique doit coûter moins cher qu'un livre papier ». On nous explique par exemple qu’ « il y a de nouveaux coûts qui apparaissent avec le numérique : coûts de conversion des fichiers (voire de numérisation s’il s’agit de livres plus anciens), coûts de stockage des fichiers, coûts de sécurisation des fichiers, frais juridiques liés à l’adaptation des contrats d’édition et à la défense contre le piratage, etc. » Que de coûts pour un modeste fichier… c’est tellement plus économique de diffuser un par un des livres papier dans les 25.000 points de vente du territoire français (SLF 2008), sans compter les ventes à l’export dans la francophonie et chez les clients particuliers, et puis de mettre une bonne partie d’invendus au pilon (1,6 milliard de livres pilonnés chaque année dans le monde, selon le rapport BISG-GPI 2008 cité plus haut). On remarquera au passage que ces chers éditeurs font des procès à Google pour « pillage » et « numérisation bâclée », mais quand ils sont au pied du mur et doivent numériser leur fond, ils se plaignent que cela a tout de même un coût terriblement élevé.

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Addendum (8 avril 2010) : Marie Trauman, secrétaire général du Comité développement durable, Hachette Livre, a eu la gentillesse de fournir des explications dans les commentaires de ce billet. Je vous invite à la lire. Donc, concernant le différentiel entre les estimations France (Carbone 4) et Etats-Unis, les causes sont les suivantes : "nous nous sommes efforcés, de comprendre l’origine de ce différentiel, en organisant une réunion entre ces deux cabinets. Il est apparu qu’outre la question des distances (comme vous le soulignez très justement, ces dernières étant plus grandes aux US, les coûts écologiques liés au transport y sont plus importants), les périmètres pris en compte n’étaient pas strictement identiques : ainsi, aux US, le bilan carbone de l’édition inclut les émissions de GES liées à l’activité de distribution (retail), ce qui n’est pas le cas en France. Surtout, la méthodologie française prenait moins en compte la déperdition en capacité d’absorption du CO2 liée à l’exploitation forestière, ce qui expliquait le fort différentiel avec les résultats américains."

Les contenus en cage... ou en nuage ?

Dans Wired, Steven Levy évoque la manière dont la tablette va changer le monde. Pas spécialement l’iPad, auquel bien sûr l’analyste consacre une bonne part du papier vu l’actualité, mais la tablette en général : elle est synonyme de disparition progressive du PC comme terminal principal de connexion, que ce soit pour le travail ou le loisir. Le point le plus intéressant du papier, vers la fin, c’est la « guerre des paradigmes » entre Google et Apple. Alors que la pomme conserve le principe d’applications propriétaires captives dans le support tablette, afin notamment de rassurer l’utilisateur, Google parie sur le «cloud computing», c’est-à-dire le fait qu’à l’avenir, aussi bien nos logiciels que nos contenus seront logés sur les serveurs de l’Internet, et le plus souvent gérés par des applications ouvertes. Le vice-président de Google, Sundar Pichai, observe que depuis une dizaine d’années, on voit très peu de nouvelles applications natives, la majorité des innovations se réalisant désormais sur le Net. Les nuages contre les cages, en quelque sorte.

Ajout : voir sur ce thème les stimulantes réflexions d'Olivier Ertzscheid.

Mon iPhone m'a entuber (ou les joies du format propriétaire)

Deux actualités récentes ont mis en lumière les problèmes des formats propriétaires dont je parle sur ce blog, en l’occurrence ceux de l’iPhone / iPad.

Avant-hier, l’Electronic Frontier Foundation a publié l’accord de licence qu’Apple impose à tous les développeurs d’applications pour ses terminaux. Un sacrilège puisque cet accord a notamment comme clause… d’interdire formellement la publication des termes de l’accord ! Mais comme Apple a accepté une application de la Nasa et que la Nasa est tenue de mettre à disposition tous ses documents administratifs aux citoyens américains, une faille du droit a permis de découvrir la réalité cachée du monde selon Steve Jobs. Et elle n’est pas très jolie à voir si vous avez envie de figurer dans l’App Store : Apple se réserve le droit de supprimer n’importe quelle application même si elle remplit les conditions et sans donner de raison ; Apple ne s’engage qu’à hauteur de 50 $ en cas de dommage quelconque lié à l’application (s’ils la plantent par erreur en faisant une mise à jour et que vous perdez 50.000 clients, tant pis pour vous) ; Apple ne permet aucune écriture sur les codes de ses propres applications, ce qui a pour effet de rendre difficile l’interopérabilité avec des logiciels open source ; Apple refuse que l’application soit vendue ailleurs que sur App Store… Bref, des conditions tyranniques.

Vous me direz bien sûr : « Apple fait ce qu’il veut chez lui ! ». En effet, c’est bien le problème des supports et formats propriétaires : en s’isolant volontairement pour garder leur marché captif, ils font ce qu’ils veulent chez eux mais empêchent du même coup tous leurs utilisateurs de profiter de ce qui se fait ailleurs. Et ils peuvent sacrifier ces utilisateurs à leur humeur du moment.

La seconde actualité est ainsi plus parlante : voici deux semaines, Apple a décidé de purger d’un seul coup 5000 applications de l’App Store, au motif (supposé) qu’elles avaient toutes une connotation érotique. En vertu du point précédent, ces applications avaient reçu l’accord d’Apple pour figurer sur l’App Store, mais la firme n’est pas tenue de justifier ses censures et liquidations. Selon certains, cette disparition serait le préalable à l’apparition d’une catégorie « érotique / explicite ». En arrière-plan : Apple prépare le lancement de la tablette iPad, à usage très familial, et n’aurait pas envie de subir la mauvaise presse de plaintes liées aux puissantes ligues de vertu de l’Amérique profonde.

Cela donne quoi ? Nous sommes en 2011, vous avez acheté un iPad en ayant en tête sa fonction de lecteur numérique, vous avez téléchargé des livres du marquis de Sade et de Tony Duvert. Mais, l’association « Dignité de la famille française » porte plainte et Apple, fuyant les complications, préfère supprimer purement et simplement les fichiers Sade et Duvert dans votre iPad. Tout comme le Kindle d’Amazon l’a déjà fait (pour d’autres raisons) avec des œuvres d’Orwell : ce n’est donc pas de la science-fiction, mais une option ouverte.

Vous comprenez maintenant les joies du support et du format propriétaires. Deux dispositifs ont notamment permis l’ère numérique de liberté que nous connaissons encore : l’Internet comme réseau ouvert « end-to-end » (chacun apporte son contenu en se connectant, le réseau lui-même est neutre, aveugle, sans filtre aucun) ; la séparation matériel / logiciel dans le PC (le PC comme terminal lui-même neutre du réseau, sur lequel on peut charger le système d’exploitation, les logiciels et les contenus de son choix, avec possibilités pour chacun de « bidouiller » des créations et des améliorations pour les remettre sur le réseau). Le choix propriétaire revient à briser cela : limiter l’usage des logiciels et des contenus, voire l’accès à certaines zones du réseau Internet (par contrainte d’incompatibilité et non-interopérabilité avec d’autres formats).

Cette question sera l’une des grandes batailles de la décennie 2010. Les éditeurs de contenus (presse, musique, livre, vidéo, logiciel) considèrent volontiers les formats propriétaires comme de bons interlocuteurs car ces éditeurs ont une sainte horreur de l’affreux piratage sur l’imprévisible Internet. Et ce beau monde pourrait peser de tout son poids économique pour essayer d’assécher l’Internet ouvert et génératif au profit de marchés captifs et isolés.

(Voir également ici la critique de Tristan Nitot, de Mozilla : « L'idée n'est pas de tuer les app stores mais simplement de donner accès à la richesse du Web, sans avoir à demander la permission à un éditeur ni à se soumettre à la morale d'un autre pays. Nous ne pouvons pas accepter ce genre de compromis ».)