Non, les salauds ce sont les pirates. Car voyez-vous « le piratage détruit des emplois » : deux économistes le disent sur Libération – je vous en ai déjà parlé, il s’agit de ce journal pour senior qui perd tous ses lecteurs et dont le directeur Joffrin en conclut qu’il faut taxer Google. Mais cet article pose pas de mal de problèmes. J'en dénombre huit.
• Le premier problème est que les deux auteurs de cette tribune, Patrice Geoffron et son collège Philippe Hardouin, sont aussi auteurs de l’étude Tera (pdf, anglais), très hostile au piratage, donc qu’ils sont juges et parties. Libération a fini par le signaler dans un avertissement, car les lecteurs n’en étaient pas informés au début : heureusement que PC Impact l’a relevé.
• Le deuxième problème est que les deux auteurs se citent eux-mêmes (le rapport Tera donc) sans le préciser, mais ils ne donnent pas toutes les informations : par exemple que leur travail a été commandé par un lobby, la BASCAP (Business Action to Stop Counterfeiting and Piracy).
• Le troisième problème est que ce rapport Tera se fonde largement sur un précédent « rapport Hadopi » déjà réalisé par Tera Consultants (avec Equancy), dont Fabrice Epelboin avait épinglé la nullité, et que sa méthodologie soulève bien des questions comme l’a relevé Guillaume Champeau sur Numerama.
• Le quatrième problème est que des économistes tout aussi honorables, comme Felix Oberholzer-Gee et Koleman Strumpf, viennent de publier une méta-analyse qui ne retrouve pas les conclusions alarmistes de Geoffron et Hardouin (voir notre recension ici). Et qu’en France d’autres économistes non moins honorables, comme Patrick Walbroeck, ont publié des travaux mettant en lumière des aspects positifs de la copie privée dite « pirate », de même que le groupe de recherche M@rsouin a remis en question voici deux mois l’intérêt économique des mesures antipirates de type Hadopi (voir notre recension ici).
• Le cinquième problème est que Geoffron et Hardouin appellent « les acteurs du débat à quitter le confort idéologique pour accepter les évidences économiques, culturelles et sociales qui s’imposent »… alors que leur démarche consiste à clore le débat par des arguments d’autorité autoréférentiels, issus de l’étude d’un cabinet privé commandée par un lobby privé, censée dicter aux représentants politiques la marche à suivre.
• Le sixième problème que toute la méthodologie de Tera est fondée sur l’évaluation du « taux de substitution » bien téléchargé / bien acheté (annexe 2 page 57 du rapport). Le rapport cite 8 études quand Oberholzer-Gee et Strumpf (2010) en citent 16, dont les résultats très variables indiquent la faible robustesse méthodologique. Tera retient au final une valeur « conservatrice » de 10 % pour le taux de substitution, mais en bonne statistique, cela s’appelle tout simplement de la pifométrie (cela peut être 2 comme 20 % : une comparaison de moyennes d’échantillons indépendants demanderait au minimum des tests statistiques de la taille d’effet).
• Le septième problème est que sept des huit études de Tera concernent la période 1994-2003 qui n’est évidemment plus d’actualité. La seule étude récente (Leung 2009) a été faite sur 883 étudiants chinois, dont on admettra que les pratiques ne sont pas forcément pertinentes pour le problème étudié en Europe. Mais surtout, en ouverture de sa thèse, Leung précise : « Deux croyances sur le piratage prévalent dans l’industrie de la musique. La première est que le piratage affecte les ventes. La seconde est que seul le régime de copyright pourra éradiquer le piratage. (…) La première croyance est vraie, la seconde est fausse, car l’industrie musicale néglige les effets complémentaires du piratage sur des produits comme les lecteurs MP3 ». Et il précise en page 43 : « Outre les iPods [étudiés dans cette thèse par analyse contrefactuelle], de nombreux autres produits sont des compléments de la musique et bénéficieraient d’un régime royalty-free. Les exemples incluent d’autres marques de lecteurs MP3, les fournisseurs d’accès Internet et les performances live des artistes ». Donc la seule étude récente citée par le rapport Tera… aboutit à des conclusions contraires à celles du rapport Tera ! Bonjour le bourrage de crâne.
• Le huitième problème est que ce « taux de substitution » n’isole qu’une variable de la situation micro-économique concernée, « à charge » si l’on peut dire. Un groupe piraté bénéficie d’un « taux de réputation » (non quantifié) qui peut se traduire par des meilleures ventes légales directes (CD) ou indirectes (diffusion radio, boites) ainsi que des tournées plus fréquentes et des concerts plus fréquentés, des produits dérivés, etc. Sans compter l’effet complémentaire plus général sur l’économie numérique dont parle Leung 2009 (rappelons que la plupart des produits numériques sont taxés… pour financer les effets de la copie privée, justement).
Bref, un étudiant de première année ou même un lycéen comprendrait sans trop difficulté la médiocrité de ce rapport Tera, après lecture du texte et deux heures de recherche sur Internet. Il est censé fournir la base d’évaluation de nos décideurs. C’est une misère intellectuelle et politique sans nom.