Ainsi, dans l’esprit d’un industriel du contenu, la gratuité d’Internet se résume à une «erreur historique». Et Steve Jobs le messie vient corriger cette erreur en restaurant le payant et le propriétaire. Mon conseil aux Internautes – pardon, aux consommateurs : n’achetez surtout pas l’iPad hors de prix, et soumis au bon-vouloir tyrannique d’Apple et de ses amis industriels, attendez Noël pour choisir une tablette conçue sur des systèmes ouverts et continuez bien sûr de surfer gratuitement.
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«L’erreur historique» de la gratuité…
Didier Quillot, président du directoire de Lagardère Active, expose ses convictions dans un entretien accordé aux Echos. On peut y lire : «La bonne nouvelle, c'est que l'écosystème d'Apple repose sur un ‘business model’ basé sur le payant, à l'inverse d'Internet. Il faut installer sur les tablettes un écosystème vertueux et profitable pour accompagner la mutation de la presse vers le numérique et ne pas renouveler l'erreur historique commise sur Internet avec la gratuité des contenus.» Bel exemple de charabia pour école de commerce...
L’iPad: berceau ou cercueil de la presse numérique payante?
Sur le site du Monde, Frédéric Filloux offre une synthèse de l’iPad… vu du côté des éditeurs (de livres et surtout de presse). « C'est notre bouée de sauvetage » : Franz-Olivier Giesbert, directeur du Point, résumait ainsi sa vision de la tablette Apple le 24 mars dernier devant un parterre de patrons de presse français. Il faut dire que la presse papier se porte mal : en moyenne, les titres souffrent d’une chute régulière des abonnements, des achats à l’unité et surtout des recettes publicitaires depuis quelques années.
L’Internet est une cause de ce déclin : l’abondance d’informations émanant de professionnels ou d’amateurs éclairés, les flux RSS permettant à chacun de construire des revues de presse thématiques, l’infomédiation sociale par Twitter et Facebook permettent un accès souple, personnalisé et gratuit à l’actualité. Conséquence : « Les perdants du tsunami numérique sont les grands réseaux de télévision (–37 %) et les journaux (–18 %), alors que trois médias connaissent une forte croissance : les jeux vidéo (+77 %), l'Internet (+39 %) et la télévision par câble (+20 %). Quant à la consommation de livres, elle reste stable et représente 3 % du temps passé. »
Les supports de presse ont d’abord pensé que la publicité en ligne permettrait de compenser les pertes de la publicité papier ; mais force est d’observer que ce n’est pas le cas. En un sens, puisque les bulles sont à la mode, on peut dire que Google a fait imploser l’énorme bulle publicitaire gonflée depuis 30 ans. Le marketing devient affaire d’algorithmes de profilage, et non d’esbroufe à la Séguéla et autres roitelets du marketing années 1980.
Pourquoi l’iPad apparaît-il comme le messie des éditeurs de presse dans ce contexte morose ? Parce qu’il est censé permettre le grand retour de l’offre payante. Et donc engager le grand basculement du modèle économique papier à son crépuscule vers un modèle numérique à son aurore. Il reste que c’est un pari. Pour deux raisons principales, que Filloux expose bien.
La première raison est l’attractivité de l’offre. L’internaute n’aime pas le payant, sauf si cela vaut le détour. Il faut donc développer un contenu qui ne soit pas une simple réplication du texte papier et qui corresponde aux nouvelles mœurs numériques (éditable, personnalisable, consultable de façon mobile, etc.). Au passage, les éditeurs français semblent découvrir le problème, si l’on en croit le journaliste : « La division numérique du New York Times compte environ 150 ingénieurs et techniciens, parmi lesquels quelques dizaines affectés aux applications pour l'iPad (…) Dans la presse française, la R&D est inexistante. Tout juste commence-t-on à s'organiser collectivement autour de Media 21, un think tank à l'objectif encore flou, piloté par le ministère de la culture ; un de ses premiers ateliers portera justement sur l'iPad. » Voilà bien l’efficacité française que le monde entier nous envie : ne vous étonnez pas si Joffrin pleure qu’il faut taxer Google…
Ce que Filloux ne précise pas, c’est que l’iPad (comme l’iPhone) ne facilitera pas le travail des éditeurs de presse. Car Steve Jobs est un obsédé du contrôle, donc des formats propriétaires. Si le patron d’Apple décrète que le format flash d’Adobe est nul, les clients d’Apple seront privés du flash. Si le patron d’Apple décide que certaines applications doivent être censurées, elles disparaîtront du jour au lendemain de son réseau. Et ainsi de suite. (Ces pratiques féodales ne gênant pas trop les industriels de la presse, qui semblent prêts à étouffer leurs grands principes en échange d’une perspective de survie.) Tant que l’iPad est quasi-seul sur le marché de la tablette, ce n’est pas trop compliqué de construire une offre dédiée. Mais quand débouleront des concurrents interopérables (ou sur d’autres formats propriétaires comme le Kindle), il faudra multiplier les éditions du même contenu pour le rendre compatible avec chaque support. Personne n’est évidemment pressé d’arriver à cette situation qui sera aussi gênante pour le consommateur que coûteuse pour le producteur. Apple et les industriels de l’information ont donc le même espoir à court terme : que l’iPad triomphe comme l’iPod avant lui sur le marché de la musique, ce qui simplifierait grandement les choses en rendant le public captif d’une source principale. Un quasi-monopole privé, voilà qui arrangerait bien les uns comme les autres…
Reste que cette équation idéale a peu de chance de se réaliser, comme le rappelle Filloux : « Même s'il a démarré en fanfare au point de susciter une pénurie de production, Apple devrait vendre 5 à 7 millions d'iPad cette année et 10 à 12 millions l'année prochaine. En comparaison, la marque a vendu 85 millions d'iPhone et d'iPod Touch. Mais même ces chiffres restent ridicules par rapport à la taille de l'audience du Web : 1,8 milliard de personnes connectées, dont presque 700 millions pour la zone Europe - Etats-Unis, à fort pouvoir d'achat ».
La seconde raison d’être inquiet, du côté des éditeurs de contenu, c’est le prix. L’information est devenue gratuite : on part de cette réalité, qui s’est imposée en à peine dix ans comme une évidence massive pour les Internautes. La rendre plus attractive peut déclencher le tant attendu « consentement à payer », mais payer combien au juste ? Sur l’iPhone, « le prix moyen d'une application est de seulement 3,82 dollars (2,89 euros) » ; sur l’iPad, « pour l'heure, seulement une centaine d'applications d'information est disponible (…), et le prix moyen (hors abonnement éventuel aux contenus) stagne à moins de 5 dollars » : on est loin des 1 euro par jour ou 5 euro par semaine que demandent les quotidiens et hebdos papier. Les poids lourds américains vont tester le prix acceptable : ce devrait être par exemple 17 dollars par mois pour le Wall Street Journal. Mais ce prix sera évidemment proportionné à la popularité du support papier tel qu’il existe (son caractère de référence et/ou la quantité et la fidélité de ses lecteurs). Certains abordent la transition numérique dans de bien mauvaises conditions…
Filloux évite deux sujets sur lesquels je conclurai : l’intérêt du public et l’état de la presse.
Il est formidable d’observer, dans l’édition comme dans la presse, des industriels du contenu et du support en train de s’échanger des bons business plans. Mais enfin, l’internaute n’est plus tout à fait le consommateur béat des médias one-to-many. Le cœur de proposition de Steve Jobs et de ses amis lui apparaît assez clairement : « On va te faire raquer mon vieux ». Et pour cela, comme le processus a déjà largement commencé, assécher le contenu gratuit des grands sites d’information. Si un journaliste entame le refrain sérieusement éculé de « l’information professionnelle nécessaire à la démocratie », il est désormais aisé de lui répondre : produisez donc de l’information gratuite et le public n’en sera que mieux informé. Sinon, admettez que l’information est surtout nécessaire à votre survie économique, ce qui n’a rien de blâmable en soi mais évite le flonflon citoyen auquel plus personne ne croit. Avec ou sans iPad, l’intérêt du public sera de trouver de l’information gratuite de qualité. Je pronostique donc que le retrait des contenus gratuits des grands sites ne fera que renforcer les pure players gratuits (du type Rue89, Slate, etc.) et les blogs.
Enfin, si je ne suis pas vraiment disposé à m’apitoyer sur le sort des journalistes, particulièrement français, cela tient aussi à l’état lamentable de la presse, surtout de la presse hebdomadaire et quotidienne. Les rares fois où il m’arrive d’acheter ses titres, je constate que rien n’a changé depuis les années 1990 : les analyses sont peu profondes et peu variées, 80 % du contenu se retrouve quasiment à l’identique d’un titre l’autre, une certaine bourgeoisie de la pensée délimite le cercle des opinions exprimables et recevables, une certaine génération (et ses rares clones plus jeunes qu’elle) ressasse ses rengaines selon les paramètres d’un XXe siècle révolu. Répéter sensiblement la même chose ne demande pas de multiplier les supports. Peut-être que mon opinion est biaisée. Mais pour ceux qui la partagent, la survie de ce vieux monde n’est pas franchement une priorité, ni même une nécessité.
Kindle: les meilleures ventes... ne sont pas des ventes!
Sur Publishers Weekly, Rachel Deahl révèle qu’Amazon s’apprête à diviser sa liste des meilleures ventes numériques en deux. Car le problème est le suivant : il ne s’agit souvent pas des meilleures ventes, mais des meilleurs téléchargements gratuits. Les dix ouvrages les plus téléchargés du moment ne coûtent rien (et la moitié en général sont gratuits selon Motoko Rich, qui couvre les livres pour le NY Times). Il peut s’agir de livres du domaine public disponibles pour le Kindle ou, plus souvent, d’offres promotionnelles d’éditeurs. Ceux-ci testent l’effet d’appel d’un titre gratuit pendant une courte période. Une pratique qui ne serait sans doute pas possible en France si la loi sur le prix unique est étendue au livre numérique.
Et pourtant, l’expérience grandeur nature du Kindle rappelle l’observation de fond déjà opérée dans tous les autres domaines : le gratuit est l’horizon de la valeur d’un contenu sur Internet. On peut certes s’y opposer, mais on ne pourra pas échapper à une concurrence croissante entre les offres gratuites et payantes, au détriment annoncé des secondes.
Voilà pourquoi j’accueille avec un certain scepticisme l’annonce faite aujourd’hui par ePagine, Eden Livres (Flammarion, Gallimard, La Martinière/Le Seuil), Eplateforme (Editis / Média participations / Michelin) et Numilog (Hachette) d’une ouverture simultanée de leurs plateformes de diffusion professionnelles à destination des librairies numériques. Si j’en comprends bien la teneur, un livre numérique sera d’abord déposé par l’éditeur sur les plateformes de diffusion en question (étape 1), puis chargé à partir d’elles sur le site du détaillant (étape 2), après quoi le lecteur pourra enfin y accéder. Ce qui ressemble à une usine à gaz, probablement de nature à satisfaire les intermédiaires craignant de perdre le contrôle du contenu et du marché, mais dont la conséquence nécessaire sera un coût plus important du livre numérique.
Or le lecteur vote avec ses clics et l’expérience du Kindle comme toutes les enquêtes d’opinion menées depuis deux ans montrent que la première attente de ce lecteur, c’est le prix le plus bas possible pour le livre numérique. Tout le monde n’a pas le pouvoir d’achat d’un dirigeant de maison d’édition industrielle. Et en tout état de cause, la perception subjective du prix – le « consentement à payer » des économistes – est relative à tout le spectre de l’offre, la présence du gratuit faisant automatiquement tendre l’ensemble vers le bas. C’est encore plus vrai pour un bien d’expérience dont on ne sait pas a priori s’il procurera une satisfaction ou une déception. Il est douteux que cette priorité change du jour au lendemain ou que la promesse de livres « augmentés » fasse disparaître la recherche de livres « homothétiques » mais à très bas prix – surtout dans des genres populaires comme le roman, l’essai ou la BD, dont le contenu simple apporte la principale satisfaction au lecteur.
Donc les annonces autosatisfaites des libraires et éditeurs sur leurs plateformes de diffusion semblent légèrement à côté de la plaque. La priorité paraît d’inventer un modèle économique très différent de celui du papier, s’accommodant d’une part de plus en plus importante de gratuité du contenu (ou de créativité sur le contenu payant). Si les auteurs, éditeurs, distributeurs et détaillants ne le comprennent pas, les lecteurs le leur rappelleront.
Propositions à Laurent Joffrin (serial taxeur)
Laurent Joffrin, patron de Libération, publie une tribune intitulée : « Il faut faire payer Google ». Pour mes plus jeunes lecteurs, je précise que Libération est un journal quotidien, dont le cœur de cible est le Parisien de gauche et du troisième âge. Fondé par Jean-Paul Sartre et une poignée de maoïstes en 1972, ce journal est aujourd’hui détenu par divers actionnaires individuels ou institutionnels, Edouard de Rotschild ayant un peu plus du tiers des parts. C’est donc un éditeur industriel de contenus one-to-many, assez caractéristique de l’ancien monde papier. Après avoir jadis milité pour la taxe sur les FAI, son directeur Laurent Joffrin en remet donc une couche sur Google. Commentaires de texte. Et, comme je suis du genre constructif, propositions de solutions originales au maréchal Joffrin pour sauver le soldat Libé.
« Faut-il brûler Google ? Non. Mais il faut le faire payer. En d’autres termes, il faut réformer les règles qui régissent le système de distribution de l’information. Celle-ci passe de plus en plus par un petit nombre d’acteurs mondiaux, fournisseurs d’accès à Internet (FAI), ou agrégateurs de contenus, comme Google, qui forment un mastodonte numérique, un monstre convivial qui broie les autres sans même s’en apercevoir, comme l’éléphant écrase les fourmis en marchant. Face à ce pouvoir mondial, il faut s’organiser. »
Première question qui vient à l’esprit : pourquoi Google ? Internet étant ce qu’il est, le dominant du jour n’est pas celui de la veille ni celui du lendemain. D’ores et déjà, Facebook forme un « mastodonte numérique » lui aussi, et comme il pratique de plus en plus l’agrégation sociale d’informations, on se demande pourquoi il ne faudrait pas taxer aussi cet éléphant, dans la foulée, juste pour faire plaisir à la fourmi Joffrin. D’ailleurs, Google ne représente « que » 65 % des requêtes à l’échelle mondiale, donc il faut aussi taxer les 35 % restant. De surcroît, on ne va pas sur Google sans navigateur, et Chrome est loin de dominer, donc taxons aussi joyeusement les « éléphants » complices de Google que sont Microsoft IE ou Mozilla Firefox.
Proposition à Joffrin : pourquoi ne pas aller plus loin dans la clarté et l’universalité propres à l’esprit français, donc taxer tous les sites sauf liberation.fr ?
« (…) si le Net est un magnifique outil de diffusion, il ne produit rien. C’est un haut-parleur, un répertoire, une chambre d’écho, pleine d’un discours qu’il ne prononce pas, d’un texte qu’il n’écrit pas. »
Un discours, un texte… dans l’esprit de Joffrin formaté par des années de bons et loyaux services dans les médias industriels one-to-many, l’information se conjugue encore au singulier. Il y a l’émetteur qui produit le discours et la foule docile qui s’en abreuve. Donc Internet ne produit rien, il ne fait qu’absorber ce qui est produit ailleurs. Les dizaines de millions de textes déposés chaque jour sur le réseau (par exemple... sur la cinquantaine de blogs hébergés par liberation.fr), mais indisponibles en dehors de lui ont donc un statut très singulier : figurez-vous qu’ils n’existent pas sur l’écran de Laurent Joffrin, il y a comme un grand vide entre les deux seuls sites du web, google.com et liberation.fr.
Proposition à Joffrin : pourquoi ne pas faire décréter par le Parlement que seul liberation.fr produit un vrai discours et un vrai texte, tout le reste étant de la merde ou du néant ?
« Principal agrégateur, Google vend aux annonceurs un produit qu’il n’a pas produit mais qu’il a seulement collecté. Comme des milliards d’usagers ont besoin des informations offertes par des milliards de producteurs, Google peut vendre à prix d’or ce trafic à tous ceux qui veulent se faire connaître, par l’habile commercialisation de liens publicitaires ciblés. Formidable modèle économique qui change le plomb en or et la gratuité en montagnes de dollars. »
Le fait est que le modèle économique de Google semble plus « formidable » que celui de Libération, journal qui vit sous perfusion de ses actionnaires et des aides étatiques à la presse (des centaines de millions tout de même, chers lecteurs contribuables, voyez l’ensemble du dispositif auquel s’ajoutent les récentes décisions des Etats généraux de la presse écrite, et ne croyez pas que la taxe Google serait la seule dont bénéficient Joffrin et ses amis).
Que l’on s’en félicite ou que l’on s’en plaigne, Google a bel et bien produit ce qu’il offre, à savoir des algorithmes meilleurs que d’autres pour exploiter les effets de réseau. (On nomme « effet de réseau » un bien ou un service dont la valeur augmente avec le nombre de consommateurs ou usagers ; ainsi, plus vous cherchez sur Google, plus vous affinez la recherche du moteur, plus vous le rendez efficace pour tout le monde, vous compris).
Proposition à Joffrin : le site liberation.fr possède une superbe fonction « recherche », pourquoi ne pas exiger de l’État français, voire de l’Union européenne, d’en faire le moteur officiel des citoyens honnêtes et vertueux ?
« Les internautes, pour une grande partie, se contentent de butiner les résumés qu’ils trouvent à portée de clic sur Google. Quant aux publicitaires, ils donnent à la puissance d’audience de Google et à la précision de son ciblage une telle préférence que les sites d’information ne grappillent que des miettes. Les journalistes du monde entier, sans trop en avoir conscience, travaillent ainsi, non pour le roi de Prusse, mais pour les actionnaires de Google. Le résultat est connu. La plupart des journaux et des sites d’information du monde entier perdent de l’argent ; dans le même temps, Google est devenu l’une des capitalisations les plus élevées de Wall Street. »
Joffrin constate, mais ne va pas plus loin. Il ne (se) pose évidemment pas la question qui fâche : pourquoi donc les internautes préfèrent-ils butiner d’une info l’autre que rester fidèles voire s’abonner à des journaux en ligne ? (Enfin… à certains, d’autres se portent mieux.) La réponse est pourtant simple : parce que cette information en ligne n’a plus de valeur suffisante à leurs yeux. De même que celle sur papier d’ailleurs : les ventes des journaux et particulièrement des quotidiens ne font que s’affaisser depuis trente ans. Et pourquoi cette valeur est-elle dépréciée ? Parce que la presse n’a pas su repenser son offre à l’ère numérique, tout simplement. Elle est restée globalement sur un modèle né au XVIIe siècle et industrialisé au XIXe siècle, sans se remettre vraiment en question.
Par exemple, la notion de « quotidien » n’a plus de sens à l’ère numérique (une info peut être cherchée en exclu à la seconde près et en push ou, au contraire, consister en un dossier pertinent pendant des années), les contenus généralistes ne passionnent que peu de monde (pourquoi donc payer pour des infos sport et musique quand on s’intéresse aux relations internationales et à la politique, ou vice-versa, ou n’importe quel tag affinitaire de son choix), le texte seul ou avec photo statique posée à côté n’est pas le seul format (le « web documentaire », c’est-à-dire le reportage multimédia mêlant textes, photos, vidéos, infographies, etc. est une offre à valeur numérique ajoutée, pas un simple copier-coller du papier sur le web), etc.
Proposition à Joffrin : n’est-il pas urgent de développer une audacieuse offre bimédia, 3615 LIBE sur Minitel et une édition papier imprimée au plomb, avec des typographes plutôt que des copistes ?
« À moins de supprimer toute gratuité, éventualité à la fois invraisemblable et néfaste pour les internautes, l’omniprésence de l’information gratuite continuera et creusera irrésistiblement les déficits. On peut pratiquer le don de l’info. Mais on ne peut pas demander aux salariés de pratiquer le don du travail. Les équipes de journalistes ont droit à un salaire décent. Il y a une limite à la réduction des coûts de production de l’information. »
En effet, mais voir le point précédent. Si demain je décide de travailler pour produire de l’air libre conditionné en bouteille, je vais avoir du mal à vendre le fruit de mon travail, car il se trouve que cet air libre est disponible gratuitement en grande quantité. Le journaliste n’est plus cette autorité de la parole et pilier de la démocratie qu’il pensait être : outre que son image a été ternie depuis deux siècles par mille compromissions de sa corporation avec mille pouvoirs établis ou idéologies à la mode, il a désormais des millions de concurrents gratuits, qui développent leurs propres analyses à partir des mêmes informations élémentaires disponibles pour tout le monde. Alors il doit produire autre chose.
Proposition à Joffrin : sur certains ordinateurs, pas le tien, entre google.com et liberation.fr, tu as des choses bizarres qui s’appellent des blogs, des forums, des wikis, des journaux gratuits… pourquoi ne pas demander à l’État de fermer tout ce fatras, pour concurrence déloyale ou un truc dans le genre ?
« En économie de marché, il n’est qu’une seule issue à cette évolution : la réduction draconienne du nombre de producteurs, c’est-à-dire une concentration brutale du système de production d’information à l’échelle mondiale. (…) Au nom du tout-gratuit, on exécutera neuf journaux sur dix pour restaurer la rentabilité du capital, avec les conséquences que l’on peut imaginer sur le pluralisme. »
Évidemment, ce passage ne tient debout qu’en rayant de la carte tous les « producteurs » d’Internet que Joffrin méprise, en oubliant que la « concentration brutale » concerne déjà la presse papier depuis longtemps, particulièrement la presse quotidienne française, en continuant d’ignorer que le gratuit ne tue pas le payant, mais seulement le payant dévalorisé par la médiocrité ou la banalité de son offre, en présupposant que le XXIe siècle a absolument besoin des journaux dans la forme intacte où ils ont prospéré au XIXe, en négligeant qu’un nombre croissant d’informations vient des individus eux-mêmes grâce à la démocratisation des outils de production et qu’un nombre croissant de « scandales » éclate grâce à un Internet plus libre que le monde papier vis-à-vis des pouvoirs en place, etc.
Proposition à Joffrin : si l’on exécutait 1,4 des 1,5 milliard d’internautes, ne penses-tu pas qu’un nombre conséquent de survivants prendrait un abonnement à la version bimédia de Libé ?
« En s’unissant et en mettant les pouvoirs publics de leur côté, les entreprises d’information peuvent changer le rapport de force. Les bénéfices de Google (comme ceux des FAI) sont immenses ; une petite partie de cette manne financière suffirait à améliorer nettement les comptes des producteurs d’information sur le Net, aujourd’hui pressurés. (…) Seule la puissance publique (…) peut rééquilibrer ce rapport léonin. Il ne s’agit pas d’impôt, mais de régulation, il ne s’agit pas de faire payer le contribuable mais les actionnaires. Il ne s’agit pas de subvention. Il s’agit de demander une part modeste de bénéfices qui resteront en tout état de cause énormes. (…) Tout gouvernement soucieux de la liberté d’informer devrait le comprendre. »
Passage tout à fait caractéristique de l’appel des industries déclinantes de contenus à l’État, comme je l’avais déjà critiqué chez Schiffrin et Prosper concernant le livre, et comme on a pu l’observer pour la musique ou le cinéma. Le vieux monde étatique et marchand uni pour mettre au pas l’enfant terrible et numérique, en désignant Google (ou tout autre multinationale) et le « pirate » comme les symboles à abattre.
Ces industries, parfaitement capitalistiques, n’ont pas su s’adapter depuis 20 ans à la révolution numérique. Désormais perdantes d’un jeu où elles triomphaient naguère, elles en appellent servilement à l’État pour se voir attribuer de force une part d’un gâteau qui leur échappe. On peut dire raisonnablement qu’elles cumulent toutes les tares, cupides sur leur bout de gras et partageuses sur celui du voisin, bombant le torse de leur liberté et de leur indépendance mais appelant la Big Mother bureaucratique à leur rescousse.
Proposition à Joffrin : pour en finir tous tes soucis, et les nôtres aussi, pourquoi ne pas te retirer de l’Internet, tout simplement ?
Balzac et les pirates belges (sur la nécessité d'une réflexion normative et empirique sur le droit d'auteur)
Dans le domaine littéraire et artistique, la propriété intellectuelle (droit d’auteur ou copyright) donne lieu à deux types de débat. Le débat normatif, qui concerne philosophes et juristes, vise à savoir en quoi le droit d’auteur est fondé dans sa dimension morale (intellectuelle) et patrimoniale (commerciale). Le débat empirique, qui relève de l’économie et de la psychologie, a pour objectif d’analyser si la propriété intellectuelle favorise ou non la créativité à l’échelle d’un individu, d’une population ou d’une époque, ainsi que d’observer ses effets sur les revenus des acteurs. On retrouve ces débats dans le domaine industriel, technologique et scientifique (brevets, licences), où d’autres problèmes un peu différents se posent encore.
Je tâcherai désormais de me faire de temps en temps l’écho sur ce blog de diverses études empiriques, et si mes lecteurs m’en signalent, je leur en serai reconnaissant. Contrairement à une idée reçue, l’hypothèse d’un lien nécessaire et évident entre propriété intellectuelle et dynamisme de la créativité est plutôt contestée chez les économistes. Mais les études semblent contradictoires selon les domaines, les périodes et les critères choisis. Il sera toutefois intéressant d’en extraire des données factuelles, dans un débat qui en manque souvent.
Pour ce qui est de la réflexion normative, je considère la dimension patrimoniale du droit d’auteur (c’est-à-dire le monopole commercial et sa cession à un éditeur) comme problématique, ainsi que je l’ai esquissé ici.
Un point important me semble déjà que cette propriété intellectuelle patrimoniale doit être débattue librement et paisiblement, au lieu d’être assénée violemment sous forme de commandement quasi-divin, d’impératif catégorique ou de condition de survie de la civilisation, comme c’est généralement le cas dans le discours des dirigeants politiques et économiques. Ainsi que Lawrence Lessig le remarque en ouverture de Remix, nos sociétés ne gagnent probablement pas grand chose à désigner des adolescents qui téléchargent des musiques comme de dangereux délinquants, dont la surveillance mérite autant d’efforts policiers et judiciaires que celle des terroristes. La disproportion des délits et des peines n’est pas la meilleure école de rectitude pour les conduites.
Pour revenir sur la discussion normative, et la commencer sur un point quelconque de cette problématique très vaste, on reconnaît la propriété intellectuelle comme un droit patrimonial subjectif, c’est-à-dire un droit attaché au sujet (l’individu). Or, un sujet est généralement considéré comme libre de disposer de son patrimoine : nous pouvons vendre, donner, détruire, abandonner, transmettre nos biens. Il y a des exceptions au principe, bien sûr, mais enfin ce principe est néanmoins admis et un régime qui interdirait à l’individu de faire ce qu’il entend de ses biens serait considéré comme autoritaire, sinon totalitaire.
La logique du droit subjectif voudrait que la propriété intellectuelle soit donc potentiellement éternelle, plus exactement perpétuelle c’est-à-dire infiniment transmissible à un ayant-droit (ce que défendait par exemple Balzac*, aussi bon logicien que romancier semble-t-il). Par exemple, si vous construisez une belle maison, vous n’avez pas spécialement envie que 70 ans après votre mort, vos héritiers en soient délogés de force. C’est pourtant ce qui arrive quand vous construisez une belle œuvre de l’esprit : elle tombe dans le domaine public sept décennies après votre regrettable disparition.
Nous voilà avec un paradoxe : un droit subjectif borné par une limite objective, fixée par la loi. Cette limite découle du fait suivant, qui a régulièrement été invoqué depuis deux siècles dans les débats sur le droit d’auteur, y compris par des auteurs eux-mêmes (Hugo et Proudhon pour les plus célèbres) : le législateur doit prendre en compte l’intérêt public ou l’utilité sociale de la diffusion des œuvres de l’esprit. Mais puisque tel est le cas, trois choses.
• Il est implicitement reconnu que la propriété intellectuelle est en partie contraire à l’intérêt public ou à l’utilité sociale. On doit donc réfléchir en quoi.
• Certaines caractéristiques de l’œuvre de l’esprit empêchent de la considérer comme tout autre bien soumis à « l’individualisme possessif » du droit moderne. On doit donc examiner quelles sont ces caractéristiques, et quels fondements ont en dernier ressort les droits de l’auteur.
• Le régime de la propriété intellectuelle indique par sa limite imposée qu’il procède aussi bien d’un choix social et politique sur le destin des œuvres de l’esprit. Cela explique pourquoi, loin d’être fixe, la limite entre la propriété intellectuelle et le domaine public a régulièrement changé – toujours dans le sens d’un allongement du délai post-mortem (**). On doit donc s’interroger sur ce choix.
Ma première réflexion s’arrêtera ici. Soit le droit d’auteur est perpétuel jusqu’à extinction de la lignée de l’auteur, soit il est limité. Dans le second cas, sa limite est de pure convention et il est légitime d’ouvrir un débat à ce sujet. Car les conventions, contrairement aux principes, sont faites pour évoluer au gré des époques et des lieux. Poser par exemple que le droit d’auteur dans sa dimension patrimoniale ne dure que 20 ans, comme un brevet, serait une convention comme une autre.
Ces conventions sont de nature purement politiques, elles témoignent parfois d’un consensus, parfois d’un rapport de force. Nous observons aujourd’hui une certaine politique des producteurs de contenus visant à défendre le statu quo de la propriété intellectuelle en même temps qu’une pratique des consommateurs de contenus menant à enfreindre massivement la loi, en raison des évolutions de mentalité et de technologie. Nous sommes donc dans un rapport de force. De cet affrontement, on doit déduire la nécessité de poser le débat et la liberté de le poser du point de vue de tous les acteurs concernés.
(*) Dans sa Lettre adressée aux écrivains français du XIXe siècle (1er novembre 1834), Balzac voue déjà aux gémonies le piratage, et aussi le fait que le droit d’auteur s’éteint peu après la mort celui-ci (exhérédation = déshéritement): « Messieurs, notre exhérédation est infâme (…) dans sa sollicitude, ce pays est intelligent pour ce qui est matériel ; il est insensible pour ce qui est intelligent : ce pays est la France. Oui, messieurs, sachez-le bien, le tiers de la France se fournit de contrefaçons faites à l’étranger (…) Ainsi, pour nous, exhérédation illégale qui frappe nos familles, voilà l’avenir ; mise hors du droit commun relativement à la piraterie littéraire, voilà le présent» (cité in Jan Baetens, Le combat du droit d’auteur. Anthologie historique, Impressions nouvelles, 2001, pp. 75sq). Balzac en voulait énormément… aux Belges pour leurs contrefaçons, un peu comme LVMH en veut aux Chinois aujourd’hui (ainsi qu’à Google et à eBay).
(**) En France, 5 ans après la mort de l’auteur (1791, 1793), 20 ans (1810), 30 ans (1841), 50 ans (1886), 70 ans aujourd’hui ; aux États-Unis, 14 ans après publication renouvelable une fois (1790), renouvelable 28 ans (1831), 28 supplémentaires (1909), 50 ans après la mort de l’auteur (1976), 70 ans enfin. Quand j’en viendrai aux questions empiriques, et notamment à la psychologie de la créativité stimulée par le copyright (« incentive paradigm »), il me faudra analyser à travers la littérature scientifique moderne comment le cadavre d’un auteur a pu être ainsi motivé à créer par l’extension régulière de ses droits.
Le réseau et le zéro
Une étude GfK sur les attitudes des internautes par rapport à l’accès payant ou gratuit des contenus d’Internet vient de paraître (ZDNet). Son résultat est révélateur : en moyenne pour l’Europe et les Etats-Unis, 13% seulement des internautes se disent prêts à payer – dont 8% à condition qu’il n’y ait pas de publicité.
Ils sont 89% à considérer que tous les contenus doivent être gratuits, dont 33% veulent du gratuit sans publicité. Dans ce tableau d’ensemble, la France est parmi les pays les plus attachés à la gratuité : 8% acceptent de payer, et un minuscule 1% de payer si en plus ils subissent de la pub.
Je le disais ci-dessous en conclusion de ma recension de l’essai de Bruno Racine : quand il s’agit du prix, le réseau cherche le zéro. De manière écrasante, sans variation énorme d’un pays l’autre pour les tendances du moment, les internautes plébiscitent le gratuit.
Pour les éditeurs de contenus, surtout la presse aujourd’hui, c’est la quadrature du cercle. L’offre papier est souvent en déclin, elle a de plus en plus de mal à trouver des recettes publicitaires. L’offre internet se heurte à cette exigence de gratuité, qui découle notamment de l’abondance des sources déjà intéressantes : pourquoi payer si un abonnement ciblé à dix, vingt ou trente flux RSS me donne les informations largement suffisantes pour mon niveau d’intérêt et mon temps disponible ?
L’internet oblige donc l’éditeur à produire une valeur ajoutée assez nouvelle et assez attractive pour justifier une dépense du consommateur – et en tout état de cause, ce sera une dépense modeste, procurant donc des revenus modestes à la plupart des producteurs de contenus.
Tout dépend bien sûr des contenus concernés. L’information est la principale victime de ce phénomène, car le commentaire éclairé du journaliste n’est généralement plus considéré comme une valeur ajoutée – en arrière-fond se profile le phénomène bien plus intéressant de crise d’un certain « magistère intellectuel et moral » né à l’époque des médias de masse et déclinant avec eux. Après tout, se dit l’internaute, pourquoi payer un abonnement au Point s’il s’agit d’y lire des chroniques de BHL me parlant de Botul ?
Tout dépend bien sûr des contenus concernés. L’information est la principale victime de ce phénomène, car le commentaire éclairé du journaliste n’est généralement plus considéré comme une valeur ajoutée – en arrière-fond se profile le phénomène bien plus intéressant de crise d’un certain « magistère intellectuel et moral » né à l’époque des médias de masse et déclinant avec eux. Après tout, se dit l’internaute, pourquoi payer un abonnement au Point s’il s’agit d’y lire des chroniques de BHL me parlant de Botul ?
Mais on aurait tort de penser que la presse subit seule cette pression nouvelle. Hier la musique et la photographie, demain le livre, la télé ou le film seront dans le même cas. Il suffit en fait d’une compétition du gratuit face au payant sur un même terrain (numérique) pour que les attitudes de consommation et consultation commencent à basculer. Les travaux expérimentaux de l’économie comportementale (voir chapitre 3 du livre passionnant de Dan Ariely) ont montré que le zéro agit comme un attracteur étrange sur nos cerveaux programmés par l’évolution pour craindre la rareté.
Et si Benedetti ne valait rien ?
Carlo de Benedetti, patron de presse et de publicité italien, exprime sur ce blog de Slate un avis souvent partagé par ses pairs, les éditeurs de contenu : « Pour moi, ce qui est gratuit ne vaut rien, ça n’a pas de valeur. Internet va déboucher dans un espace de dualité avec, d’un côté, des informations très générales gratuites et, de l’autre, des informations plus approfondies qui devront être payantes ».
Eh bien pour moi, le point de vue de Benedetti ne vaut rien.
Uno, on trouve sur Internet des informations gratuites de qualité comparable à l’information papier. Je ne vois pas trop en quoi Slate, Rue 89 ou Le Post sont plus nuls que leurs équivalents papier dans la même catégorie. De même, les articles publiés sur PloS Science ont la même rigueur scientifique que ceux publiés par Science ou les PNAS. De même encore, quand Nature avait comparé Wikipedia et l’Encyclopedia Britannica sur une sélection d’articles, il n’avait pas trouvé de différences notables – et les erreurs observées chez l’un ou l’autre ont été corrigées du jour au lendemain dans un cas (comme elles le sont à chaque minute grâce au travail collaboratif et à la production distribuée de contenu). Dire que les sources gratuites ne valent rien en toute généralité, c’est faire preuve de connerie ou de mépris ou de connerie méprisante.
Secundo, Benedetti ignore la loi des grands nombres – à part lorsqu’il se penche sur son chiffre d’affaires, j’imagine. Admettons que 95 % des blogs et des sites à contenu gratuit ont un contenu pas fameux, pas fiable, pas folichon. Ce n’est pas grave du tout : il suffit que 5 % soient bons pour qu’ils grimpent assez rapidement dans les 10 ou 100 premiers hits des moteurs. Si vous prenez un milliard d’amateurs, vous avez une probabilité très forte de trouver pour chaque domaine, surtout très spécialisé, une poignée de personnes qui connaissent bien mieux leur sujet que le journaliste de base salarié chez Benedetti, sortant de la petite école d’inculture générale où l’on forme usuellement les journalistes. Si je prends le climat que je connais bien, je trouve des synthèses ou des actualités de bonne qualité sur une vingtaine de blogs animés par des chercheurs, ingénieurs, consultants (ou… journalistes) plus ou moins spécialistes de la question. Ainsi bien sûr que sur les organismes publics de recherche, qui diffusent gratuitement du savoir. Et c’est exactement pareil dans le domaine de la médecine ou de la biologie. Je suppose que chacun, sur les dadas qui sont les siens, peut se construire une liste de 2 à 200 sources gratuites dont le RSS le tient bien mieux informé que la lecture du Monde, le visionnage de TF1 ou l’écoute d’Europe 1. (Certes, il vaut mieux parler anglais, lingua franca de la connaissance mondialisée ; la France, l’Italie et autres étant devenues des sous-préfectures du savoir, rien à espérer si l'on se limite à un tout petit périmètre, du moins avant l’invention tant attendue du web multilingue à traduction automatique.)
Tertio, les remarques faites précédemment doivent être interprétées dans la durée. Le contenu papier est fixe, séparé et jetable ; le contenu numérique est mouvant, connecté et cumulable. Sur n’importe quel sujet donné, la probabilité augmente à chaque seconde de trouver gratuitement une synthèse correcte ou un aperçu original (le genre de choses que l’on est censé dénicher sur le papier dans l’esprit de Benedetti, je suppose). Le rôle des moteurs et des agrégateurs est déjà de collecter ces sources. Et l’on peut espérer que l’évolution vers un web sémantique permettra l’émergence d’annotateurs sur la qualité relative des mêmes sources en fonction des critères que chacun développe intuitivement ou sciemment sur cette qualité.
Quattro, je considère à titre tout à fait personnel que Benedetti et consorts produisent dans leurs journaux payants de la merde en barre. Achetant parfois par faiblesse, nostalgie ou inadvertance ces supports de presse, je suis dans 95 % des cas consterné par le niveau de ce que je lis. D’abord, une grosse moitié sinon les deux-tiers s’inscrivent dans ce que Benedetti appelle de « l’information générale gratuite » (sauf que là, elle est payante). Ensuite, l’espace papier étant limité, la profondeur et la diversité des analyses le sont autant que lui. Enfin, sur papier ou sur écran, le journaleux produit ce qu’il sait faire, de la journalerie. Qui ne vaut ni plus ni moins que ce que vous êtes en train de lire – donc pas grand-chose, objectivement. Parce que sur mon échelle (toujours personnelle) de la qualité, le savoir sur un sujet donné est détenu par des savants, c’est-à-dire par une communauté d’auteurs spécialisés qui produit collectivement et provisoirement un état à peu près correct de la compréhension d’une question. Collectivement parce qu’aucun spécialiste ne détient seul la vérité sur son sujet, tout spécialiste qu’il soit ; provisoirement parce que le savoir évolue avec une agrégation au corpus existant d’observations et hypothèses nouvelles, et une sélection permanente des plus pertinentes.
Alors oui, de la meilleure manière de cultiver la tulipe au rôle de la méthylation ADN dans la cancérogenèse en passant par les mécanismes des crises financières, il existe potentiellement une information de grande qualité qui consisterait dans la synthèse le plus objective, la plus simple, la plus accessible et la plus à jour des connaissances existantes. Mais croyez-moi, ce n’est pas dans la presse payante de Benedetti et de ses confrères que vous la trouverez.
Sauf exception, le gang des éditeurs de presse se contrefout de telles réflexions, comme la mafia des producteurs de contenus auquel il appartient. Soutenue à bout de bras par diverses aides étatiques (en France du moins, j’ignore le cas italien), perdant une manne publicitaire à bout de souffe, cette presse à bout de nerf est obsédée par sa survie à court terme, qui prend généralement la forme d’une édition numérique très limitée assortie d’une édition complète payante. C’est du moins le business plan annoncé par beaucoup, comme l’influent New York Times. Tirer à boulet rouge sur le gratuit est pour ces massmedia à l’agonie un moyen de vendre leur soupe, absolument pas de servir un intérêt général dans le domaine de l’information et de la connaissance.
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