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Quelques réflexions sur l'information

Etant ces temps-ci au milieu de nulle part, et doté d’une bien médiocre connexion, voici quelques réflexions inactuelles sur l’information. Il s’agit de commentaires sur certaines propositions que l’on entend souvent à son sujet. L’information n’est pas ici prise dans son sens informatique ou physique, elle désigne plutôt quelque chose comme nos unités d’échange cognitif sur le monde, au sens où notre esprit a évolué pour acquérir, mémoriser / oublier, transmettre et produire ce que l’on peut appeler génériquement des informations. Chacun échange en permanence des informations ainsi définies. Le terme a aussi une connotation plus spécialisée par laquelle je commence (l’information sur le monde actuel telle que les médias modernes l’ont définie).

L’information des amateurs ne vaut rien, informer est un métier. De nombreux blogs et sites sont animés par des professionnels de la presse, de la communication en général (c’est le cas de celui que vous lisez). Et en tout état de cause, sur des sujets qui les passionnent, les « amateurs » ont des connaissances plus étendues et plus précises que des professionnels généralistes. Quand il s’agit d’exprimer des opinions, et non des connaissances, les uns et les autres sont à égalité. Cet argument reflète souvent l’avis d’une corporation (journalistes) qui vit très mal la remise en cause de son statut économique et symbolique à l’ère numérique. Mais cela ne signifie pas que les professionnels de l’information sont inutiles : on attend simplement d’eux un travail à valeur ajoutée par rapport à ce que peut produire l’intelligence collective du réseau (c’est-à-dire le fait qu’il y aura toujours des sources d’information gratuite, amateur et de qualité parmi les multitudes).

La pluralité de l’information n’a pas attendu Internet. C’est vrai et faux. En démocratie, la presse est libre et la diversité des opinions s’exprime. Mais les canaux de communication avant l’Internet étaient coûteux : les médias les plus influents, financés par l’État ou la publicité, ne pouvaient se dire totalement indépendants de leurs ressources économiques. Ils étaient surtout rares, et dans cet espace-temps limité, ils laissaient donc souvent la place à la parole dominante des experts ou des représentants « officiels » de certains secteurs d’opinion. Internet a facilité et généralisé l’expression des individus et des communautés vers un public plus ou moins large, lui-même fragmenté (l’opinion publique devient l’opinion des publics). La baisse du coût de production de l’information signifie un accroissement sans précédent de la pluralité de ses sources.

Nous sommes noyés dans l’information, cela provoque l’insignifiance. Cette noyade ne concerne que ceux qui sont disposés à perdre pied. Car sauf à prendre l’Internaute pour un simple d’esprit, il est relativement simple d’organiser ses flux d’information par la syndication RSS, le following Twitter, le criblage des fils d’actualité par mots-clés, le suivi des sources pertinentes, le partage sur réseaux sociaux, etc. Internet produit certes la profusion de l’information, mais aussi bien les outils de sélection au sein de cette abondance.

L’Internet nous prive de notre mémoire individuelle, nous y puisons les informations que nous retenions jadis. Sans doute, mais à quoi bon encombrer sa mémoire de données qui deviennent peu à peu immédiatement et universellement accessibles ? Dans la plupart de nos tâches intellectuelles, ce n’est pas la mémorisation mais l’agilité et la créativité qui font la différence, c’est-à-dire notre capacité à rassembler, trier, synthétiser l’information, pour finalement produire une interprétation qui nous est propre. Socrate déjà pestait contre l’écriture qui allait priver les humains de leur mémoire en stockant des informations ailleurs que dans le cerveau. On s’en est remis…

Les informations fausses et vraies deviennent indiscernables, Internet est le tombeau de la vérité. Ceux qui se souviennent la première guerre du Golfe (par exemple) souriront en lisant cela : presse, radio et télévision ont déjà produit un reflet du monde qui n’est nullement la vérité du monde (la réalité), mais une sélection, une interprétation voire une manipulation d’une infime partie du réel. Reste à s’accorder sur la notion même de « vérité » dans nos propositions de langage : dans bien des cas, cette vérité n’existe pas ou, ce qui revient au même, elle varie selon l’opinion subjective des locuteurs. Des jugements objectifs renvoient à une méthodologie éprouvée et partagée définissant cette objectivité. Ce qui est finalement le cas le plus rare de nos échanges : car l’humain parle assez peu des faits, beaucoup des interprétations de ces faits (donc du ressenti ne prétendant pas au statut d’une vérité objective, universelle, indépendante du locuteur-observateur).

Tout vaut tout, l’information anarchique sur Internet alimente le relativisme et le nihilisme de l’époque. Cette conviction est souvent associée à la précédente. Elle émane parfois de personnes pour qui l’information doit être hiérarchisée par des « experts en vérité et en qualité », son sens et sa portée devant être fixés une fois pour toutes. En fait, Internet ne produit pas mais reflète la diversité de nos points de vue dans la plupart des domaines : celle-ci n’est pas une idéologie (le « relativisme »), mais d’abord une réalité, à savoir que les gens ne partagent pas les mêmes goûts, les mêmes opinions, les mêmes valeurs. Certains s’en effraient car ils sont nostalgiques des ordres symboliques homogènes ; d’autres s’en félicitent, car ils préfèrent l’instabilité et l’évolutivité des représentations individuelles ou collectives.

Plus ça change, plus c’est la même chose : Internet est un épiphénomène anodin, au bout du compte. On peut penser le contraire. Si Socrate a bu la ciguë, si Bruno a terminé sur le bûcher, si l’imprimerie a été soumise aux lettres de cachet et si la plupart des puissances publiques ou privées continuent aujourd’hui encore de pratiquer le secret et/ou de contrôler et manipuler l’information, c’est bien que cette dernière occupe une place de premier plan dans les rapports de pouvoir. Les canaux de communication ne sont donc jamais indifférents au cours de l’histoire : l’existence d’un réseau d’information décentralisé, individualisé et libre constitue une nouveauté importante de notre temps. Et ce réseau est un enjeu de pouvoir, comme en témoignent les remises en cause régulières de sa neutralité en démocratie, ainsi que son contrôle direct en tyrannie.

L’information n’est pas la connaissance, on peut être surinformé et ignorant. Cela me semble exact, mais il faut être plus précis. L’information est une condition nécessaire mais non suffisante de la connaissance : on ne peut connaître un sujet sans information directe (par la pratique) ou indirecte (par l’observation de la pratique) sur celui-ci. Si la sur-information ne garantit pas la compréhension, la sous-information produit toujours l’ignorance. L’enjeu principal des décennies à venir, pour l’individu comme pour les collectivités, sera d’exploiter les flux d’information toujours plus massifs afin d’en produire des connaissances. 

De la pornographie sur l'iPad

Nul doute qu’avec un titre pareil, je vais faire exploser la popularité de mon blog sur les moteurs de recherche, bien plus efficacement que par mes considérations sur l’information quantique. La lecture d’un article du Monde a éveillé mon attention sur le sujet. On sait que la firme de Steve Jobs opère une censure sévère sur toute application pornographique ou érotique. Le quotidien allemand Bild en a déjà fait l’expérience, et le magazine Dazed&Confused qualifie sa propre déclinaison iPad de « version iranienne ».

Dans un échange de mail avec Ryan Tate de Gawker, Steve Jobs explique sa position : « Vous ferez plus attention à la pornographie quand vous aurez des enfants (…) Cela ne concerne pas la liberté, cela concerne Apple qui tente d’adopter une position juste pour ses utilisateurs (…) Vous pouvez être en désaccord avec nous, mais nos intentions sont pures ». Cette pureté revendiquée définit en effet le puritanisme, attitude assez rare et incompréhensible de ce côté-ci de l’Atlantique. Des producteurs de X se sont amusés à développer des versions non-Flash de leur site afin que celles-ci apparaissent sans difficulté sur iPhone ou iPad, malmenant la garantie 100% pur-de-cul de la communication d’Apple à destination des enfants terrorisés et des parents concernés.

Une chose est certaine : Apple fait ce qu’il veut sur ses supports et applications propriétaires. Le point le plus étonnant est que les médias européens tressent les lauriers de la tablette d’Apple alors que cette menace permanente de censure les ferait hurler si elle était exercée par quelque régime tyrannique. Il faut croire que les mêmes médias acceptent l’idée d’une information à deux niveaux : leurs abonnés sur l’iPad seront privés de ce qui déplaît à Steve Jobs (aujourd’hui le cul, demain autre chose), les autres non. Curieuse conception de la cohérence éthique pour une profession qui met si souvent en avant sa déontologie…

Pour comprendre la position de Jobs-le-quaker, du moins son arrière-plan, on lira avec profit le dernier essai de Marcela Iacub, De la pornographie en Amérique. On sait que les États-Unis sont la terre d’élection de la liberté d’expression grâce au Premier Amendement de leur constitution – et pour le coup, on regrette de vivre sur la rive liberticide de l’Atlantique. Mais cette liberté connaît une exception de taille : l’obscénité. Par un arrêt de 1973, la Cour suprême des États-Unis a considéré que l’obscénité constitue un message à ce point dégradé et dégradant qu’elle ne peut être considérée comme une expression ou une opinion normale. Elle serait une injonction à la lascivité, relevant du faire plutôt que du dire, donc de la sexualité elle-même et non de la parole. Par exemple, il est interdit de prononcer « fuck » sur une télévision ou une radio non câblée. Cette correction politique du langage public limite donc la liberté selon une certaine conception fonctionnelle de la langue (pas de mauvais esprit dans la lecture de cette dernière phrase SVP).

Le problème est que cette vision fonctionnelle reste mystérieusement centrée sur le sexe. Ainsi, selon l’approche pragmatique d’Austin, on peut penser que parfois « dire c’est faire » et donc que certaines paroles relèvent effectivement de l’action. Si je dis « tuez-le » en désignant une victime à une foule en colère,  j'agis plus que je ne parle. Mais la même Cour suprême considère, dans un arrêt de 1969, l’appel au lynchage des Noirs par le Ku-Klux-Klan comme relevant du régime commun de la liberté d’expression. Or, il est tout de même difficile de penser que cette incitation à l’acte violent par un propos haineux diffère ontologiquement d’une incitation à l’acte sexuel par un propos obscène. Cette aporie manifeste la nature profondément religieuse de l’imaginaire américain… dont la censure du X sur l’iPhone et l’iPad est un écho.

Mais on ne doit évidemment pas sous-estimer des arrière-pensées bien moins puritaines et bien plus publicitaires dans la stratégie de Jobs. Comme le relève Tristan Nitot sur le Standblog, le dernier gadget d’Apple n’est absolument pas le synonyme de la geek-attitude technophile et bidouilleuse (au contraire, il est conçu pour limiter au maximum l'appropriation), mais avant tout un terminal mainstream pour ceux qui veulent naviguer sans se prendre la tête. On a moqué l’Ipad comme un Minitel 2.0, mais sa philosophie se rapproche plutôt dans mon esprit de la télévision : le joli écran qui crache sans difficulté des images, du son et un peu de texte quand même, le tout en consommation plutôt passive. Passive mais non lascive, donc, car les braves gens ne consommeront que des contenus estampillés « corrects » par les « intentions pures » de Jobs et ses employés.

Référence citée : Iacub M (2010), De la pornographie en Amérique. La liberté d’expression à l’âge de la démocratie délibérative, Fayard, 332 p.

L'unique et le numérique

Au Centre Iris de Paris, on peut voir jusqu’au 19 juin les très beaux travaux en collodion humide de Quinn Jacobson. Depuis environ un an, on a vu apparaître en magasin photo des Stenoflex, un sténopé (camera obscura très simple) prêt à l’emploi. L’Impossible Project lancé par des passionnés de Polaroïd a repris la production de ces films magiques à développement instantané et couleurs douces ayant enchanté plusieurs générations.

La photographie, comme tous les autres modes de capture, stockage et transfert d’information, a connu la révolution numérique. Celle-ci s’est accélérée depuis le début des années 2000. Le moindre smartphone produit des images (comme celles qui agrémentent ce blog), les appareils professionnels en moyen format ou capteur 24x36 parviennent à des résultats très honorables. Et pourtant, non seulement l’argentique ne disparaît pas, mais toutes sortes de procédés ressurgissent comme en témoignent les trois actualités sélectionnées ci-dessus. Bien sûr, ce ne sont plus des marchés de masse. Mais certainement des productions de niche, ou des choix artistiques, appelées à durer. Elles n’empêcheront pas la progression continue de la qualité numérique, et sa démocratisation.

Il me semble que ce phénomène ne traduit pas une simple nostalgie : j’y vois plutôt l’attrait de l’unique, de l’objet non-réplicable. Pour l’homme, ce qui est abondant a peu de valeur, ce qui est rare est recherché, l’unique est la forme la plus rare. L’incroyable spéculation dont le marché de l’art est l’objet tient notamment à cela : au-delà des effets de mode sur tel artiste, qui produit les bulles, et de la relativisation générale de la valeur esthétique dans l’art contemporain, ce marché tient d’abord à ce qu’il propose des pièces uniques ou à tirages très limités. On peut pronostiquer que la réplication virtuelle, générique et numérique de toute information rendra son inscription matérielle, singulière et originale plus recherchée. Ceux qui redoutent la valeur zéro de l’information numérique devraient réfléchir à cette voie, lorsqu’elle est possible pour leur art. 

Interdire l'anonymat: la mauvaise idée du sénateur Masson

Le sénateur Jean-Louis Masson vient de déposer une proposition de loi au Sénat à « faciliter l'identification des éditeurs de sites de communication en ligne et en particulier des blogueurs professionnels et non professionnels ». Son objectif : que tous les blogueurs soient obligés de mentionner « leurs nom, prénoms, domicile et numéro de téléphone s'il s'agit de personnes physiques », en accord avec l'article 6-III de la loi du 21 juin 2004 impose aux personnes dont l'activité est d'éditer un service de communication au public.

On imagine aisément les nombreux cas où cette position sera problématique. Par exemple, vous faites un blog très acide sur votre travail, ou votre famille, ou n’importe quelle expérience personnelle, et voilà que vous êtes obligé de divulguer vos coordonnées et données nominatives. Nul doute que votre patron sera ravi de pouvoir découvrir que vous moquez (avec des noms d’emprunt) son incompétence notoire et idem si vous débinez votre famille, si vous évoquez votre orientation sexuelle et plein d’autres choses sur lesquelles vous avez envie de vous exprimer tout en n’ayant pas envie de subir un regard social souvent réactionnaire ou un rapport de force économique souvent défavorable. Mon précédent billet évoquait par exemple les pressions que subissent les laïcs de la part des extrémistes religieux : demain, un blog athée avec nom, adresse et numéro de téléphone  permettrait à tous les intégristes de la Terre de persécuter l’auteur. On peut imaginer qu’une jeune fille subissant le voile et tenant un blog où elle exprime ses pensées hostiles à l’ordre familial sera aisément repérée par cette famille et devra en subir les conséquences. (Et d’ailleurs, on peut raisonner dans l’autre sens, des athées peuvent persécuter un religieux comme cela se fait couramment en Chine).

Le seul argument de Masson est : « il convient de mieux protéger les éventuelles victimes de propos inexacts, mensongers ou diffamations qui sont, hélas, de plus en plus souvent colportés sur la toile. » Or c’est faux, le droit actuel protège les personnes : il suffit d’entamer une procédure auprès de l’hébergeur et/ou du fournisseur d’accès concernant l’information litigieuse. Et dans la plupart des cas, la fonction «commentaires» d'un blog permet aux intéressés de réagir à une information les concernant. Quand Marie Trauman, secrétaire général du Comité développement durable de Hachette Livre, a souhaité répondre à mes propos qu’elle jugeait injustement suspicieux, elle n’a eu aucune difficulté à le faire en commentaire et j’ai publié un addendum dans l’article principal reprenant ses arguments.

Bref, ce projet de loi contre l’anonymat est une machine de guerre supplémentaire dans la volonté de contrôle de l’Internet. Il bénéficiera aux puissants souhaitant user de leur pouvoir d’intimidation contre des individus isolés et il entraînera un déclin de l’écriture dans tous les domaines où ces individus sont susceptibles de subir des persécutions, pressions, harcèlements, menaces en raison de leur orientation philosophique, politique, religieuse, sexuelle ou autre.

A lire également : l'analyse de Numérama.

La liberté de pensée à l'âge des réseaux numériques

Facebook devient décidément le lieu de toutes les controverses ces temps-ci. Dans le monde musulman, la version tunisienne du réseau social est l’occasion d’une guerre civile d’un genre nouveau entre les extrémistes musulmans et les modérés ou les agnostiques. Les premiers ont profité que des informations privées soient devenues progressivement publiques (grâce aux extensions insidieuses d’exploitation publicitaire des données personnelles par les propriétaires de FB) pour identifier des laïcs, des homosexuels, des femmes hostiles au voile, etc. Et ils ont utilisé massivement la fonction « signalement d’un faux profil » pour obtenir la désactivation automatique des comptes.

Quant au Pakistan, il vient de fermer purement et simplement l’accès à Facebook et à YouTube. Motif : le 20 mai a été désigné par certains utilisateurs comme « journée des dessins de Mahomet ». Tout est parti d’une réaction à chaud d’une dessinatrice américaine (Molly Norris) : elle avait été exaspérée de la censure par Comedy Channel d’un épisode de South Park mettant en scène Mahomet (avec d’autres figures religieuses), cela suite à des menaces d’intégristes. Norris avait alors lancé l’idée d’un concours de dessin de Mahomet, idée qui est devenue un groupe très actif de 100.000 membres. Désolée par l’ampleur de l’affaire, Molly Norris s’en est désolidarisée. On se demande pourquoi : le « respect » d’un dogme ou d’un symbole religieux quel qu’il soit ne concerne que les croyants, et l’irrespect n’est pas encore un crime. Les démocraties seraient cependant plus cohérentes dans leur attitude de principe si elles ne toléraient pas elles-mêmes diverses censures ou menaces (par exemple quand le drapeau, l’hymne, les droits de l’homme, tel épisode historique, etc. sont l’objet d’attitudes irrespectueuses).

Ces épisodes illustrent les stratégies des adversaires de la liberté de pensée et d’expression : soit ils utilisent le réseau pour identifier des cibles (ce qui se fait aussi en Chine), soit ils bloquent purement et simplement son accès. La réponse des partisans de cette liberté est simple : nul ne doit être privé du droit d’exprimer ce qu’il pense. Cette liberté restait formelle quand les moyens d’expression étaient coûteux, à l’âge où seuls les puissants forgeaient l’opinion du grand nombre ; elle est devenue réelle sur le réseau numérique, un site ou un clip pouvant aisément gagner un immense public. Que les puissants utilisent la répression politique (en dictature) ou la menace judiciaire (en démocratie), et que les haineux pratiquent le harcèlement de groupe contre les individus indemnes des préjugés de ce groupe, indique que cette liberté d’opinion et d’expression n’a rien perdu de son pouvoir corrosif au XXIe siècle.

Facebook, entre apéro géant et racket géant

Chaque jour, la cirrhose alcoolique du foie tue 25 personnes en France (environ). Une agonie par heure. On n’en parle pas, ce sont des plus ou moins vieux qui regardent Pernaut sur TF1, dans leur HLM ou leur ferme, pas de jeunes gens plein d’avenir qui surfent sur Facebook et se retrouvent en horde compacte pour se coller la race.

Comme d’autres faits de société à intervalle régulier, l’apéro géant de FB donne lieu à une surenchère médiatique et politique disproportionnée à la banalité (tragique) de l’événement. On voit les préfets et les élus redresser le menton pour prendre des mesures hausmanniennes de sécurisation des boulevards face à l’incontrôlable foule éthylique, les journalistes et les intellectuels rivaliser d’imagination pour décortiquer ad nauseam la biture collective.

Facebook et l’Internet étaient accusés de briser les liens sociaux, de virtualiser la vraie vie, mais voilà que celle-ci resurgit des écrans et vient dégueuler sur le trottoir. Du coup, la plupart aimeraient qu’elle retourne à ses pixels. Qu’il s’agisse de la burqa ou du pastaga, l’espace public doit être neutre, lisse, prévisible, contrôlable. Risque zéro. Chacun se cantonnera à ses espaces privés. Pourquoi pas, mais ceux qui énoncent ces injonctions ne peuvent se plaindre de la désertion généralisée de la « chose publique » puisqu’il ne s’y passe plus rien que l’enregistrement officiel du cours des événements non publics.

Cette question de l’espace privé et des données personnelles agite aussi bien Facebook en interne, depuis plusieurs semaines, mais les médias centraux n’en pipent mot ou presque. Ils en restent à des événements spectaculaires de surface, sans percevoir les enjeux réels d’une communauté qui, avec 500 millions de membres, pèse symboliquement plus lourd que la plupart des insignifiances accumulées dans les médias en actualités du monde. A ce propos, l’influent Wired a publié un article à charge contre Facebook, désigné comme « réseau voyou », appelant à chercher d’autres solutions plus respectueuses de la vie privée (Framablog a proposé une traduction française). Signe des temps : sur google.com, le premier hit de recherche proposé quand on saisit sur son clavier « how to delete… » est désormais « how to delete facebook account ». Tristant Nitot publie pour sa part sur le Standblog un étonnant graphique de synthèse sur l'évolution de la vie privée sur Facebook, assorti d'une présentation de Diaspora, le réseau alternatif qui monte en flèche en ce moment.

La réaction des individus au racket géant sur leurs données personnelles sera un phénomène bien plus intéressant à observer que l’apéro géant reproduisant une « débauche cathartique » archidocumentée des bacchanales aux raves. Si vous voulez en être informé, éteignez votre télé. 

Vous avez dit "vraie" liberté?

Bernard Kouchner publie dans Le Monde une tribune sur le thème « Internet : un enjeu de politique internationale ». J’en partage la plupart des attendus, et la conclusion : « Je crois qu'une bataille d'idées est engagée entre, d'un côté, les tenants d'un Internet universel, ouvert, fondé sur la liberté d'expression et d'association, sur la tolérance et le respect de la vie privée et, de l'autre, ceux qui voudraient transformer Internet en une multiplicité d'espaces fermés et verrouillés au service d'un régime, d'une propagande et de tous les fanatismes. La liberté d'expression est "la base de toutes les autres libertés". Sans elle, il n'est point de "nation libre", disait Voltaire. Cet esprit des Lumières, qui est universel, doit souffler sur les nouveaux médias. La défense des libertés fondamentales et des droits de l'homme doit devenir la priorité de la gouvernance d'Internet. »

Là où je suis plus inquiet, c’est en lisant ce paragraphe quelques lignes plus haut :

« Si tous ceux qui sont attachés aux droits de l'homme et à la démocratie refusent de transiger avec leurs principes et défendent un espace Internet qui garantit la liberté d'expression, cette répression sera rendue plus difficile. Je ne parle pas d'une liberté absolue ouverte à toutes les dérives, dont personne ne fait la promotion, mais de la vraie liberté, celle qui est fondée sur le principe du respect de la dignité de la personne et de ses droits. »

Quand on commence à distinguer la « vraie » de la « fausse » liberté, je n’aime pas cela. Un principe ne vaut que par son universalité : chaque exception ruine sa valeur de principe. La liberté d’exprimer les seules opinions majoritaires, convenues ou légales n’est pas la liberté, c’est le conformisme et le contrôle. En d’autres termes, les droits de l’homme n’ont pas de sens s’ils n’incluent pas la possibilité d’énoncer leur négation : sans cela, ils deviennent un dogme que l’on peut aisément caricaturer comme tel. De même, réprimer l’expression des émotions négatives (colère, haine, dégoût etc.) ne conduit à rien : les individus ainsi privés de parole sont enfermés dans la répétition de ces émotions, ils s’estiment souvent légitimés par leur censure, ils ne subissent pas l’érosion de la critique rationnelle, ils continuent de véhiculer des erreurs et des mensonges.

De ce point de vue, la France n’est certainement pas la mieux placée pour défendre et illustrer l’idée d’un espace public libre. Outre ses nombreuses lois limitant la liberté d’expression, rappelons par exemple qu’elle se situe au 43e rang international du respect de la liberté de la presse dans le classement de Reporter sans frontières, en recul régulier depuis plusieurs années. Le pays de Loppsi et Hadopi devrait donc balayer devant sa porte. 

Le non-sens de la vie (sur la conscience malheureuse des temps numériques)

« E-book, E-monde, E-gnoble », tel est le surtitre du journal de 12 pages intitulé Livres de papier, édité par le collectif du même nom et adressé aux « réfractaires à l’ordre numérique » (merci Peggy). J’avais déjà critiqué un manifeste de ce collectif diffusé à l’occasion du dernier Salon du livre (voir ici).

La lecture de ce journal renforce ma première impression : la triple alliance d’un ton sectaire, d’une posture romantique et d’un idéal luddite n’est pas susceptible de produire grand chose. Les multiples clins d’œil à Debord, Baudrillard, Virilio et autres auteurs (à mon avis très surévalués) d’une « French Theory » verbeuse m’assomment. Quant à la critique sociale, elle tombe à plat quand on connaît la réalité industrielle du livre papier – Hachette, La Martinière et consorts seraient ravis de ce détournement d’attention au terme duquel ils apparaissent comme d’innocents agneaux face aux loups Google, Amazon et autres (voir ici).

« Résister en paroles et en actes à l’informatisation de l’écrit et du monde » : l’objet purement conservateur ou réactionnaire de ce collectif Livres de papier me paraît indiquer sa limite essentielle. Il reproche au fond à la numérisation d’être un processus sans finalité (autre que le profit et l’exploitation), mais comme il est lui-même adossé à la seule négation de ce processus, cela tourne en rond. Cette vacuité centrale du dispositif contestataire conduit assez spontanément à la surenchère verbale : on n’a pas grand chose à dire, mais on le hurlera.

Dans une tribune du journal allant au-delà de la question du livre (« Des livres-machines pour un monde-machine »), je note cet extrait : « L’emprise du numérique ronge peu à peu les racines de notre ancien monde ‘bassement’ matériel, qui laissait encore maladroitement perdurer un fond de sens à la vie. Seul ce qui reste en nous de sens nous permet encore de vivre et d’espérer dans un monde de plus en plus insensé. Les machines ne se contentent pas de contrôler notre monde, elles engendrent un nouvel univers ».

Cela m’évoque une autre tribune que je viens de lire sur le blog de Léo Scheer, où l’éditeur observe : « Au moment où la vie quotidienne se restructure autour des nouveaux réseaux de communication et que la socialisation est réactivée par ses outils magiques, on dirait que ce qui a mené à cette révolution tranquille tombe en panne, buggue, à l'instant même d'atteindre son propre but. Tout ce qui, depuis la rupture romantique, nous promettait une vie meilleure et le progrès dans la modernité, touche à sa limite et nous montre, chaque jour un peu plus, que ‘ça ne marche pas’. La modernité aura été faite de ces soubresauts de libérations, d'affranchissements tous azimuts, conduisant les individus et les groupes sociaux vers une liberté rêvée dont il s'avère, aujourd'hui, qu'on ne sait plus quoi en faire, qu'il ne s'agissait finalement que de livrer ces individus ‘libérés’ à leur solitude et à la perte du sens de leur propre vie. »

Ces propos sur la « perte de sens » sont assez communs – un marronnier des repas de famille et des cafés du commerce –, et l’on pourrait penser soit qu’ils reflètent une simple transition générationnelle soit qu’ils expriment de récurrentes névroses identitaires. Finalement, des tas de gens vivent sans trop se soucier du fameux sens de leur existence, et cela paraît surtout désoler ceux qui se font du souci par procuration ou qui n’aiment pas l’existence en question, jugée plate, futile, vide ou que sais-je encore. Hobbes avait tort, l’homme est moins un loup qu’un berger pour l’homme, il faut toujours qu’il donne ses conseils de bonne conduite à son voisin.

Il me semble que le malaise ainsi exprimé sur « le sens de la vie » est plus profond qu’une simple réaction au changement numérique, ou si l’on veut qu’il est plus constant dans l’histoire et l’évoluton humaines. J’y vois à titre d’hypothèse une frontière anthropologique.

L’intégralité du processus moderne peut être lue comme un désenchantement du monde (Marcel Gauchet), soit un manifeste d’immanence de la vie en général, de l’existence socio-historique en particulier. Or, rien ne démontre que l’esprit humain est disposé à accepter la conséquence de cette immanence, à savoir que le fameux « sens de la vie » relève d’une construction autonome et temporaire dans le flux indifférent des atomes, des gènes et désormais des bits. L’opium du peuple avait réellement les vertus anesthésiantes de la morphine : le monde religieux fixait les finalités du cosmos que le monde technoscientifique ignore, soulageant l’esprit de ses terreurs antiques face à un monde purement accidentel, que Démocrite déjà définissait comme constitué d’atomes et de vide. La frontière dont je parle divise en dernier ressort les humains selon qu’ils acceptent ou non cette vision, selon qu’ils en éprouvent ou non une carence, selon qu’ils en déduisent ou non les conséquences sur la relativité (pour sa définition) et l’autonomie (pour sa construction) de la « vie bonne ». (Wittgenstein : « Le sens du monde doit être en dehors de lui. Dans le monde, tout est comme il est et tout arrive comme il arrive ; il n’y a en lui aucune valeur – et s’il y en avait une elle serait sans valeur », Tractatus logico-philosophicus, 6.41).

Étant assez prosaïque, je suggère qu’un anxiolytique ou un antidépresseur offre un palliatif intéressant pour ceux qui souffrent d’une carence dans le sens de leur vie (bien sûr, cette petite provocation permettra de conspuer l’horreur positiviste de la menace d’une camisole chimique destinés aux pauvres et lucides rebelles d’un monde insensé). En tout cas, cela me semble un pis-aller moins dangereux que de vouloir refaire le monde sous le seul prétexte de son malaise existentiel – je parle là de politique, puisque « refaire le monde » est au contraire tout indiqué dans d’autres domaines, en art par exemple, des domaines où il ne s’agit pas d’enfermer son voisin dans un monde contraint mais de l’attirer dans un monde possible. Car j’observe que cette conscience malheureuse se double très volontiers d’une volonté directive – le bon berger guidant le troupeau affligé vers les vraies finalités de la vraie vie s’institue toujours dans un certain rapport de pouvoir. Il n’est sans doute pas insignifiant que des auteurs antimodernes et technophobes comme Heidegger ou Jonas aient été sensibles à des formes autoritaires de restitution du « sens » et de la « limite ».

Pour conclure, je préciserai (mais on l’aura compris) que la numérisation du monde n’est pas en soi un processus d’émancipation et que les technophiles la présentant ainsi restent, comme les technophobes, prisonniers d’un schéma mental évangélisateur selon lequel il faudrait à tout prix annoncer la « bonne nouvelle » aux masses. Il n’y a ni bonne ni mauvaise nouvelle, il y a le monde comme tout ce qui arrive. Et notre liberté d’agir et de penser depuis ces faits aura toujours un coût plus important de se laisser simplement emporter par leur flot.

Vers l'électronique moléculaire

La loi empirique formulée en 1965 par Gordon E. Moore suggère que le nombre de transistors des microprocesseurs double tous les deux ans environ. La traduction concrète en est la montée en puissance de calcul des ordinateurs, faisant que le PC d’entrée de gamme de 2010 est bien plus performant que les supercalculateurs des années 1960. Cette loi de Moore connaîtra immanquablement une limite : la miniaturisation aboutit à des portes logiques d’échelle nanométrique où surgissent divers problèmes d’instabilité quantique et de dissipation thermique.

Le passage du silicium au graphène (cristal de carbone) comme matériau de base pourrait annuler une partie de ces effets (échauffement), et accélérer le transit des électrons à taille égale (d’un facteur 30). Il n’empêche que les chercheurs réfléchissent activement à de nouvelles solutions. La raison en est que la numérisation du monde produit une quantité exponentielle d’informations que nous n’avons déjà pas la capacité de traiter intégralement, notamment dans certaines recherches de pointe (en génomique et protéomique, on encore en physique des particules et astrophysique). D’un point de vue plus pratique, l’Internet des objets consistant à tagger numériquement (par micro- ou nanopuces) l’intégralité de notre environnement physique sera gourmand en puissance de calcul.

Deux pistes sont explorées pour outrepasser les limites actuelles : l’informatique quantique et l’électronique moléculaire. La première exploite des propriétés des particules élémentaires (notamment la non-localité, l’intrication et le spin), la seconde s’inspire plus volontiers des propriétés du vivant.

L’équipe d’Anirban Bandyopadhyay, dont les travaux viennent d’être publiés dans Nature Physics, s’inscrit dans la seconde voie. Les chercheurs observent que les ordinateurs actuels possèdent une extraordinaire puissance de calcul (10 puissance 13 opérations par seconde) mais que leur approche séquentielle bride ce potentiel : les calculs y sont nécessairement opérés en série (l’un après l’autre). En comparaison, un neurone répond à bien moins de potentiels électriques d’action (environ 1000 par seconde), mais les assemblées de neurones sont plus efficaces que les ordinateurs pour bien des tâches, car elles traitent l’information en parallèle. Dès les années 1940, John Von Neumann avait perçu les limites de l’ordinateur (qu’il avait pourtant largement contribué à faire émerger, à travers l’EDVAC) et il avait consacré la fin de son existence à une réflexion sur des automates cellulaires susceptibles de rapprocher l’ordinateur du cerveau, au prix d’une conception très différente (cf Neumann 1996, 1998).

Cette conception est à l’œuvre dans les travaux de Bandyopadhyay et de ses collègues. Ils ont conçu un réseau d’environ 300 molécules organiques capables de se connecter en réseau pour procéder à des calculs. La molécule en question est le DDQ, un réactif dérivé des quinones (l’atome d’hydrogène y est remplacé). Chaque molécule, placée sur un réseau physique monocouche, peut communiquer avec 2 à 6 de ses voisines. L’ensemble peut traiter le parcours de 300 électrons simultanément, qui sont transformés en états logiques discrets par sept règles de contrôle physique. Ces portes logiques sont au nombre de 4 au lieu des deux états (0, 1) du bit habituel. Les chercheurs ont montré que le dispositif peut opérer sur les tâches habituellement traitées par la logique numérique, depuis l’écriture, lecture et effacement d’information jusqu’à la décomposition de Voronoï (analyse des distributions d’éléments d’un espace plan, utilisée par exemple pour la retouche photo ou la simulation climatique). L’équipe a enfin montré que ce dispositif peut travailler sur l’analyse de problèmes concrets, comme la simulation d’une diffusion de chaleur ou d’une croissance cancéreuse dans un tissu sain.

Ce dispositif au DDQ est l’une des nombreuses voies possibles de l’électronique moléculaire. Au plan fondamental, la contrainte la plus difficile réside dans le contrôle et la normalisation des opérations logiques. Mais comme l’avait suggéré Dennis Bray dans un article influent, les protéines du vivant opèrent très souvent comme des opérateurs d’information, et non des usines de transformation chimique : elles repèrent, transmettent ou stockent des informations qui vont décider, ou non, de divers processus actifs (Bray 1996, voir aussi Ruben et Landweber 2000, Jones 2009). Il en va de la sorte quand une simple bactérie nage vers un milieu nutritif ou fuit un milieu toxique. A fortiori dans un système nerveux composé de cellules spécialisées dans le traitement de l’information. Aussi les supports possibles de l’électronique moléculaire sont-ils innombrables. L’an dernier, Maung Nyan Win et Christina D. Smolke du CalTech ont ainsi pu mettre au point un un dispositif synthétique à base d’ARN capable de reproduire les quatre portes logiques (AND, NOR, NAND, OR) du calcul numérique (Win et Smolke 2009).

L’avenir dira si ces travaux, offrant autant de preuves de concept, aboutissent plus ou moins rapidement à des débouchés opérationnels. Une chose est déjà certaine : le traitement de l’information en vue d’une action n’est nullement enfermé dans un dispositif particulier. L’émergence de l’électronique et de l’informatique au XXe siècle a conduit à considérer rétroactivement que cette information traitée dans un calculateur est partout présente dans la matière, particulièrement dans la matière vivante. Nous ne sommes qu’au début du basculement impliqué par cette représentation du monde.

Références citées : Bandyopadhyay A. et al. (2010), Massively parallel computing on an organic molecular layer, Nature Physics, 6, 369-75, doi:10.1038/nphys1636 ; Bray D (1996), Protein molecules as computational elements in living cells, Nature, 376, 307-312 ; Jones R (2009), Computing with molecules, Nature Nanotechnology, 4, 207 ; Neumann J (1996), L'ordinateur et le cerveau, Flammarion ; Neumann J (1998), Théorie générale et logique des automates, Champ Vallon ; Win NM, CD Smoke (2009), Higer-order cellular information processing synthetic RNA devices, Science, 322, 456-460.

HFT: irrationalité assistée par ordinateur

Quand la bourse new-yorkaise a plongé hier de près de 10% en séance, soit une volatilité de 1000 points, plusieurs dépêches ont évoqué une erreur humaine (la rumeur dit qu’un trader a entré le b de « milliards » au lieu du m de « millions » dans son ordre...). Mais on a ensuite évoqué la probabilité d’un engrenage informatique. Quelques explications.

La numérisation des marchés financiers a commencé dans les années 1970, avec le système électronique DOT (Designated Order Turnaround). On peut dire en un sens que l’informatisation et la financiarisation de l’économie sont allées de pair depuis, avec une tendance croissante au court-termisme du retour sur investissement. Mais pour les sociétés de bourse, la notion de court terme défie l’imagination ou le sens commun, puisqu’il s’agit désormais… de la milliseconde.

Le trading haute fréquence (HFT pour high frequency trading) est ainsi une pratique qui s’est généralisée depuis une dizaine d’années. Elle profite des puissances de calcul et des vitesses de transmission toujours plus élevées de l’ordinateur. Les systèmes HFT sont des algorithmes qui peuvent exécuter des transactions sans intervention humaine, dans l’ordre de la milliseconde. La plateforme InfoReach parvient par exemple à effectuer 10.000 opérations à la seconde sur les marchés internationaux.

Il s’agit bien sûr de mouvements purement spéculatifs : les algorithmes du HFT sont programmés pour identifier un gain même minime ou contrôler une position risquée, la vitesse d’exécution faisant le reste. Mais comme un nombre croissant de sociétés spécialisées font appel au HFT, la course en avant produit des effets systémiques hors de contrôle. La Securities and Exchange Commission (SEC) américaine a envisagé au début de l’année 2010 une régulation du HFT, notamment de l’ordre immédiat (flash ordering) qui crée une rupture d’information concurrentielle trop systématique. Seuls les agents connectés sur certains canaux peuvent spéculer immédiatement sur ces ordres, de sorte qu’ils sont éventés au moment où ils deviennent officiellement publics et accessibles aux décisions de tous les agents.

Dans la compétition pour la rapidité, les traders humains ont déjà perdu face aux programmes spéculatifs. Mais les deux restent à peu près à égalité dans la course à l’irrationalité.

A lire sur Wired : The business of high-frequency trading (mars 2010)

Facebook, c'est les soviets plus la publicité

Voici deux ou trois ans, je m’étais inscrit sur Facebook. Pour voir. J’ai vu, et tenu deux semaines environ. Ce n’était pas les questions de vie privée ou de données personnelles qui m’avaient rebuté, simplement le niveau très insuffisant des échanges.

Il est notoire que le web 2.0 a massifié l’Internet, mais cette question d’un contenu des élites versus un contenu des masses m’indiffère, ce n’est pas mon prisme d’analyse. Les gens font ce qu’ils veulent et je ne suis pas juge de leur existence. Il est dommage que l’agrégation des foules dans un même lieu favorise la reproduction du modèle économique publicitaire de la télévision, en plus élaboré, mais je suppose que c’est inévitable à un certain degré. Mon incompatibilité avec Facebok tient surtout à un tempérament asocial, plus exactement à l’incapacité que j’ai depuis toujours d’échanger les banalités dont sont tissés les liens sociaux et langagiers. Ars longa, vita brevis : le commerce des livres me plaît décidément mieux que celui des hommes. Et sur Internet, je continue de fréquenter surtout des blogs et des forums, c’est-à-dire des lieux qui sont conçus pour la confrontation d’idées impersonnelles plutôt que pour l’échange de banalités personnelles.

Lorsque je suis retourné sur Facebook il y a deux mois, à des fins documentaires pour un réseau autour du texte numérique en cours de construction (voir ci-contre), le niveau n’avait pas changé. En revanche, ce retour a coïncidé peu ou prou avec la métamorphose en cours de Facebook, annoncée en avril dernier par Mark Zuckerberg à la conférence des développeurs. Pour une présentation simple de cette évolution, le dossier 01.Net est bien conçu. Il en va de même pour cet article de ReadWriteWeb. Concernant les conséquences, le témoignage d’Hugo Roy, l’analayse de Kurt Opsahl (EFF) et celle de GigaOM offrent de bonnes introductions. Il n va de même pour le décorticage de Didier Durand sur ZDNet, Rue89 vient à l’instant de publier la traduction d’un billet de l’Electronic Frontier Foundation montrant l’évolution des conditions d’utilisation de Facebook entre 2005 et 2010 : saisissant.

En gros, non seulement Facebook vend vos informations personnelles à des fins de profilage publicitaire, mais ses nouvelles fonctions permettront de suivre à la trace vos pérégrinations sur l’ensemble du Web, le tout avec une sécurisation douteuse n’excluant pas que de telles données se trimballent un peu partout. TechCrunch a révélé avant-hier que le module de chat de Facebook était par exemple ouvert aux quatre vents. Et plus généralement, je n’accorde pas une énorme confiance aux lois de régulation des fichiers informatiques : la cupidité humaine étant ce qu’elle est... Le mieux est d’en être absent et de profiter d’un Internet anonyme. Ou de décentraliser les serveurs eux-mêmes, comme le propose Eben Moglen avec une solution aussi élégante que rassurante.

Effacement volontaire de la frontière entre vie privée et vie publique, gestion autoritaire des données personnelles et location ubiquitaire de fragments d’existence numérique… Facebook, c’est les soviets plus la publicité!

PS : Le Monde publie un intéressant tour d’horizon des réseaux sociaux décentralisés et adeptes du libre. Movim développe par exemple un réseau social garanti sans fichage sur serveur. La difficulté est bien sûr d’atteindre la masse critique rendant possible un effet de réseau. Je ne suis pas sûr que cela soit possible pour des projets généralistes, en revanche il n’y a aucune raison de ne pas voir émerger des réseaux sociaux dédiés à certains thèmes.

Internet est-il soluble dans les dictatures?

Shaojung Sharon Wang et Junhao Hong, deux chercheurs américains (Université de Buffalo) spécialistes de la Chine, publient un intéressant papier de synthèse sur le blog en Chine. La blogosphère chinoise est parmi les plus actives au monde : on comptait 230.000 blogueurs en 2002, 16 millions en 205, 162 millions à la fin de l’année 2008 (dont 105 millions actifs). Malgré ces chiffres impressionnants, seuls 19 % des Chinois (essentiellement urbains) ont une connexion Internet.

Les thèmes les plus populaires des blogs chinois sont apolitiques : émotions (43 %), journal personnel (42 %), relations romantiques (20 %), littérature (20 %), humour (18 %). Un des déclencheurs de la mode du blog a été le journal des aventures sexuelles de Muzimei (lancé en 2003) qui a reçu plusieurs millions de visites le jour où sa rédactrice a révélé son identité.

Même si 35 % des blogueurs n’utilisent pas leur vrai nom, le gouvernement chinois exerce une surveillance active : enregistrement obligatoire, filtrage de contenu, conservation de l’information etc. En 2007, une « Convention d’autodiscipline » a exigé que les fournisseurs d’accès et hébergeurs de blogs signalent les contenus illicites et procèdent à leur effacement – convention signée aussi par des sociétés américaines comme Yahoo ou Microsoft. Si les autorités ne peuvent évidemment pas contrôler chaque contenu, elles n’ont en revanche pas trop de difficultés à identifier l’auteur qui aurait pris trop de liberté sur les points sensibles du régime (cela vaut pour les propriétaires du cybercafé, tenus à un registre strict et responsables si des troubles à l’ordre public proviennent d’un de leurs terminaux).

Certains sondages anonymisés, dont le résultat doit évidemment être interprété avec prudence vu la crainte du régime policier, montrent que le contrôle de l’information en ligne est approuvé « officiellement » par une large partie de la population (84,8 % trouvent normal que le gouvernement s’assure du contrôle des informations en ligne et 78,6 % que les entreprises fassent de même, Guo 2007). Les opposants (adeptes du Falung Gong, soutiens aux Tibétains, réformateurs) ont utilisé Internet dès le début des années 2000, mais plusieurs ont été emprisonnés et la crainte d’une arrestation entretient évidemment l’apathie politique que l’on observe sur la blogosphère.

Wang et Hong observent qu’un espace public de discussion a réellement émergé en Chine, apportant une certaine liberté et originalité dans l’expression culturelle, sociale, économique, sexuelle et générationnelle. Mais ils doutent que la politique soit concernée, au moins à court terme. Le gouvernement a massivement investi dans les infrastructures d’information et de communication, suggérant qu’il les envisage comme des moyens de développement économique mais aussi de contrôle politique. Au-delà, il convient aussi de s’interroger sur les aspirations réelles de l’ethnie majoritaire en Chine, dont la cadre culturel conservateur et les flambées nationalistes ne sont probablement pas le simple reflet d’une propagande. Internet est trop jeune pour trancher entre les deux thèses opposées : soit la régulation autoritaire devient inefficace face au flux d’information, soit ce flux d’information augmente l’efficacité de la surveillance.

Dans un autre travail, Kristopher K. Robinson et Edward M. Crenshaw parviennent à des conclusions similaires. Il s’agit ici d’une synthèse de douze années d’études de la « fracture globale numérique » opposant les pays surconnectés comme les Etats-Unis ou l’Europe occidentale à d’autres nettement moins avancés sur ce plan. L’Europe orientale (49 % du taux de connexion de la population nord-américaine de référence), l’Asie (40 %), l’Amérique latine (42 %) et l’Océanie reste pour le moment loin derrière. Il en va de même pour le Moyen-Orient (33 %), l’Afrique du Nord (21 %) et l’Afrique sub-saharienne (7 %), bien que ces trois dernières régions aient connu avec la Chine la plus forte croissance au cours de la période écoulée.

Si Robinson et Crenshaw considèrent qu’un « seuil critique » de connexion est probablement favorable à la démocratie, ils n’observent pas pour autant une corrélation forte entre ce régime politique et l’avancée d’Internet. Le premier facteur corrélé au taux de connexion numérique est ainsi l’urbanisation, suivi de la croissance économique, de la maîtrise démographique (faible fertilité) et de l’absence de conflit.

Références : Robison KK, EM Crenshaw (2010), Reevaluating the Global Digital Divide: Socio-demographic and conflict barriers to the Internet revolution, Sociological Inquiry, 80, 1, 34-62 ; Wang SS, J  Hong (2010), Discourse behind the Forbidden Realm: Internet surveillance and its implications on China’s blogosphere, Telematics and Informatics, 27, 1, 67-78.

La copie privée est-elle un droit de l’homme?

Selon la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : « Article 19 – Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit. »

Les partisans de l’égal accès aux contenus de l’Internet (principe de neutralité) et de la diffusion entre pairs de ces contenus (principe de liberté) sont aujourd’hui dispersés dans leur stratégie face au rouleau compresseur des États et des industries. Il me semble que leur combat doit être mené sur le plan intellectuel, mais aussi juridique et politique. Or, Internet étant universel et les libertés étant individuelles, c’est probablement la Déclaration des droits de l’homme qui forme la référence naturelle de ce combat. Dans nos démocraties, les droits de l’homme ont valeur constitutionnelle et ils s’opposent aux dérives autoritaires ou totalitaires des lois positives. Un gouvernement peut être contraint par l’instance d’examen de constitutionnalité de ses lois (Conseil constitutionnel en France) et par la Cour européenne des droits de l’homme d’annuler une disposition contraire aux droits fondamentaux et libertés publiques.

Il se trouve donc, comme le montre l’article 19 reproduit ci-dessus, que les droits de l’homme défendent expressément « la liberté (…) de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit ». La version française de 1789 a une disposition semblable dans son article 11 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». Et la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne également, plus proche de la Déclaration universelle dans son article 10 : « Toute personne a droit à la liberté d'expression. Ce droit comprend la liberté d'opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu'il puisse y avoir ingérence d'autorités publiques et sans considération de frontières »

Si l’on définit la copie privée comme la reproduction de toute œuvre de l’esprit pour un usage privé – non commercial en clair –, il me semble qu’elle relève d’une liberté fondamentale du citoyen.

Dans nos démocraties, les partisans de la liberté et de la neutralité d’Internet gagneraient à interpeller les élus et les partis afin de soulever ce point, c’est-à-dire de voir reconnaître que l’accès au réseau d’une part et la circulation d’informations sur ce réseau d’autre part relèvent tout simplement des droits de l’homme. Ce même argument peut être opposé aux plaignants par les avocats des « pirates », afin d’obliger les instances compétentes (Cour européenne des droits de l’homme en dernier ressort) à se prononcer sur cette interprétation. Il semble que certaines dispositions de la loi DADVSI contreviennent par exemple aux différents articles cités qui garantissent les droits fondamentaux des citoyens européens.

Nota : cette réflexion est inspirée de celle de Jérémie Zimmermann, La guerre de l’accès (Quadrature du Net). Je n’ai pas réussi à trouver d’informations sur ce point précis d’interprétation des droits fondamentaux appliqués à la copie privée, merci de me les signaler s’ils existent (surtout au plan juridique : avis du Conseil constitutionnel ou procédure engagée à l’échelle de la Cour européenne des droits de l’homme).

Copiez-vous les uns les autres

C’est le conseil que l’on peut déduire des travaux d’un groupe de dix chercheurs récemment publiés dans Science. Ce consortium s’est intéressé à l’apprentissage adaptatif dans les sociétés humaines. La culture est généralement considérée comme la base du succès évolutif d’Homo sapiens. Cette culture procède par observation et interaction entre les individus. Kevin Laland (Université St Andrews, Royaume-Uni) et ses collègues ont donc souhaité comprendre l’importance relative de deux stratégies, l’apprentissage social et l’innovation individuelle.

Les scientifiques ont organisé un tournoi international auquel ont participé 104 équipes envoyant chacune un modèle. L’environnement simulé (modèle du Multi-Armed Bandit, une série de défis à plusieurs solutions ou « comportements » possibles) proposait des comportements de type Innovate (choix individuel d’essais et erreurs sans apprentissage social), Observe (partage social des informations entre joueurs) et Exploit (choisir l’un des comportements acquis de son répertoire pour surmonter le défi). Chacune de ces stratégies simulées dans le jeu pouvait être affectée de contreparties pénalisantes, par exemple la probabilité de copier une erreur dans l’apprentissage social. Ces différentes pénalités conduisaient de manière équiprobable à une « mort » de la stratégie en cas d’accumulation des échecs, créant une pression sélective comparable à la lutte pour la survie des meilleures solutions.

Une première vague du concours a donné lieu à 5000 affrontements « face-à-face » de paires de stratégies, occasionnant 100.000 simulations. Les 10 stratégies ayant survécu sont entrées dans la seconde phase de « mêlée » où elles s’affrontaient toutes simultanément. A la grande surprise des organisateurs, un modèle a emporté le concours en dépassant nettement ses concurrents après 10.000 rounds et 15.000 scénarios : ce modèle était fondé sur l’imitation sociale massive. La place de l’innovation individuelle est réelle, mais restreinte (moins de 10 %). Commentaire de Samuel Bowles : « Beaucoup de gens, quand ils se demandent comment viennent les nouvelles idées, pensent à un excentrique qui fait des tests dans son garage ou un geek timide qui bidouille son ordinateur. Nous considérons que le progrès fonctionne comme ça. Cette étude suggère que cela se passe ainsi, mais que le point réellement décisif est la diffusion de ces idées ».
L'évolution sociale et culturelle semble donc favoriser les groupes encourageant la libre copie des idées, ce qui forme une condition de sélection des innovations les plus adaptatives. 

Référence : Rendell L et al (2010), Why Copy Others? Insights from the Social Learning Strategies Tournament, Science, 328, 208-213, doi : 10.1126/science.1184719

Sur le même thème : L'information veut être libre, après tout

80% des lycéens téléchargent: une génération numérique et criminelle…

Fréquence Ecoles et la Fondation pour l’enfance publient une étude très intéressante sur les pratiques numériques des jeunes générations. Son titre, qui fait allusion aux « dangers » de l’Internet, est assez malheureux puisqu’il reprend l’antienne favorite des vieux médias déclinants : Internet assimilé à un « danger », avec tout ce que l’on imagine derrière – des nazis infâmes, des négationnistes pervers, des pédophiles tortionnaires, des violeurs récidivistes, des addicts asociaux, des joueurs ultraviolents, des escrocs à chaque coin de site, bref toute la négativité de l’époque fantasmatiquement projetée sur le réseau. (Non que ces réalités soient inexistantes, hélas, mais leur expression ultraminoritaire ne fait justement que révéler leur existence, et nos enfants courent toujours plus de risque dans la rue que devant leur ordinateur, sauf s’ils s’amusent avec la prise électrique).

Mais au-delà du titre, le contenu révèle une solide analyse quantitative (1000 individus) et qualitative (48) sur ce que font les élèves du primaire du collège et du lycée derrière leurs écrans. Sa richesse fait qu’il est fort difficile d’en exposer toutes les conclusions, et je n’en retiens que quelques-unes.

La première est la formidable pénétration d’Internet : 99 % des enfants de 8 à 18 ans ont déjà navigué sur le web, et 44,5 % le font désormais quotidiennement. De même, un tiers des foyers a deux ordinateurs, un autre tiers en a trois ou quatre, seuls 1,4 % n’en ont aucun : dans toutes les familles, la présence de l’ordinateur est équivalente à celle de la télévision, et cette mutation a été bien plus rapide. Le trait principal de ceux qui Donald Tapscott a nommé les « digital natives » est d’abord qu’ils ne conçoivent pas l’existence sans un ordinateur connecté au réseau et qu’ils sont la première génération à grandir massivement dans cette condition.

Pour autant, les jeunes ne font rien d’exceptionnel et le contraire à leur âge aurait été assez étonnant du point de vue statistique : 90 % d’entre eux s’intéressent aux clips, aux films et à la musique, 80 % aux jeux. Le point le plus notable dans les pratiques de masse est le plébiscite de l’ordinateur comme outil de lien avec les pairs : 75 % de l’ensemble des enfants l’utilisent pour échanger avec des amis, et 86 % des lycéens ont une page Facebook. Quand on sait l’importance de la socialisation par les pairs chez l’enfant et l’adolescent, ce n’est pas surprenant mais la forme numérique de cette socialisation peut produire des évolutions inattendues des comportements sociaux. Elle contredit en tout état de cause le lieu commun de l’ordinateur comme facteur de solitude et de repli sur soi, puisqu’il s’agit d’une machine manifestement sociale. D'ailleurs, les plus jeunes des enfants le pratiquent volontiers à plusieurs devant l'écran.

Ils sont un quart seulement (selon déclaration) à avoir rencontré des « images pornographiques » que l’enquête présente comme une nécessaire « expérience fâcheuse » pour une raison assez mystérieuse – outre que la recherche active et non subie d’images pornographiques est un classique de l’adolescence, surtout masculine, aucune étude ne démontre le moindre lien entre expositions à la pornographie chez l’enfant et pathologies mentales ou comportements violents chez l’adulte. (Fort heureusement vu l’évolution de l’espèce humaine : si les vingt mille générations d’enfants paléolithiques exposés à la promiscuité sexuelle dans leur clan étaient devenues psychopathes, le passé d'Homo sapiens ne serait qu’un immense dérèglement mental ; mais évidemment, ce genre de raisonnement échappe à ceux qui ont figé leur conception de la normalité à l’image bourgeoise et urbaine du XIXe siècle occidental). Il est certes regrettable qu'un pop-up ou un spam impose une image non souhaitée à l'enfant, mais il convient de raison garder et de relativiser le "traumatisme" subi.

Enfin je relève un point troublant : l’étude présente le « piratage » comme une expérience fâcheuse au même titre que les spams, virus ou bugs (l’ensemble formant 36,40 %, au premier rang des désagréments). Or, l’une des conclusions de l’enquête est que le téléchargement apparaît très vite comme une activité régulière : inexistant chez l’enfant en primaire, il concerne 65,5 % des collégiens et 80 % des lycéens, dont la moitié le pratique régulièrement. Cela donne quelques éléments empiriques à ce que je désignais comme la tendance spontanée et programmée de notre esprit à répliquer les informations plaisantes ou utiles (voir ici).

Les deux chercheuses montrent par ailleurs que ces téléchargeurs assidus sont des criminels endurcis pour les Hadopistes : « la grande majorité sait pertinemment que c’est interdit ». Dès lors, loin d’être une « expérience fâcheuse », il faut en déduire que le « piratage » est plutôt vécu comme une « expérience heureuse ».

Nous avons donc une évolution qui transforme les pratiques spontanées des quatre-cinquièmes de la jeunesse en une vaste association de malfaiteurs. Bien sûr les apôtres du droit d’auteur, missionnaires de la propriété intellectuelle et inquisiteurs de la copie privée vont en déduire qu’il faut décidément corriger à la racine les mauvais penchants de cette masse pécheresse. Ce beau monde va très probablement perdre du temps (le leur) et claquer du pognon (le nôtre) en évangélisation des écoles, nos pauvres têtes brunes, blondes et rousses devant subir des cours de citoyenneté vertueuse au lieu de voir s’éveiller des curiosités plus nourrissantes pour l’esprit. Et puis dans la foulée, comme il est fort probable que cela ne changera que marginalement les pratiques, il faudra sans doute menacer de supprimer les allocations familiales, de déchoir de la nationalité française, d’inventer cent autres mesures arbitraires ou autoritaires dont le gouvernement de Small Brother est si familier.

Comme tout individu raisonnable, j’ignore ce que nous pourrions gagner à cette démente course en avant dictée par quelques oligarques des industries culturelles. Mais je crois savoir ce que les auteurs et artistes complices d’une telle folie ont à y perdre. S’ils ne se dressent pas pour y mettre un frein, personne ne le fera : c’est en leur nom que l’on s’apprête à sanctionner la jeunesse et à brider la liberté.

Référence : Kredens E., B. Fontar (2010), Comprendre les comportements des enfants et adolescents pour les protéger des dangers, Fondation pour l’enfance, Fréquence Ecoles

L'information veut être libre (après tout)

« L’information veut être libre ». Ce propos de Stewart Brand à la Conférence des Hackers de 1984 est souvent repris comme un slogan par les partisans de l’accès libre aux contenus sur Internet. Le propos originel de Brand est cependant plus balancé : « D’un côté, l’information veut être chère, car il est si profitable. La bonne information au bon moment change votre vie. D’un autre côté, l’information veut être gratuite / libre [free], car le coût pour y accéder ne cesse de baisser avec le temps. Vous avez ces deux visions antagonistes ».

On ne peut arguer d’un simple déterminisme technologique (numérisation des contenus, connexion des individus) ou économique (coût marginal nul de la réplication numérique) pour déduire que l’information sera nécessairement libre ou gratuite. Il est évident que ces deux facteurs contribuent à la baisse du coût de production et de diffusion d’une information quelconque, ainsi qu’à l’affaiblissement conséquent des barrières de propriété intellectuelle. Mais en soi, et notre monde prend pour le moment ce chemin, l’information peut malgré tout être bloquée.

Par ailleurs, l’histoire ne démontre pas qu’une technique plus simple de copie entraîne de facto une gratuité ou quasi-gratuité. Le coût marginal de reproduction d’une œuvre est nettement plus faible avec l’imprimerie qu’avec le copiste. Or, la disparition des scribes n’a nullement entraîné la gratuité de l’information – c’est même le contraire en un sens, le droit d’auteur n’existait pas avant l’époque moderne, l’ère Gutenberg a conduit à son émergence. (Si l’on prend l’autre sens de « free », c’est-à-dire la liberté et non plus la gratuité, l’inverse paraît en revanche exact : l’imprimerie associée à l’alphabétisation ont plutôt favorisé la libre pensée et l’esprit critique, comme l’écriture l’avait déjà fait avant elles par rapport à la tradition orale).

De manière tout à fait intéressante, à la préhistoire de l’Internet qui s’appelait alors cybernétique (années 1940), Norbert Wiener avait déjà posé le problème. Fondant son raisonnement sur « l’homéostasie », phénomène de préservation de l’équilibre dans un milieu changeant observable au niveau cellulaire comme au niveau individuel ou social, Wiener remarque que celle-ci est étroitement associée à l’information : « Tout organisme se maintient par cette action d’acquisition, d’utilisation, de rétention et de transmission de l’information. Dans une société trop large pour un contact entre ses membres, ces moyens sont l’imprimé, qui rassemble à la fois les livres et l’ensemble des journaux, la radio, le téléphone, le télégraphe, la poste, le théâtre, les films, les écoles et les églises ». Les sociétés humaines de plus en plus ouvertes et complexes déploient donc des moyens de communication eux-mêmes de plus en plus ouverts et complexes.

Mais Wiener observe que des « fonctions secondaires » s’ajoutent à ces moyens de communication, et notamment le profit. « Dans une société comme la nôtre, largement fondée sur l’achat et la vente, dans laquelle toutes les ressources humaines ou naturelles sont regardées comme la propriété absolue du premier homme d’affaires assez entreprenant pour les exploiter, ces aspects secondaires des moyens de communication tendent à primer sur leur dimension primaire (…) Ainsi de tous côtés observe-t-on une triple limitation des moyens de communication : l’élimination des moins profitables au profit des plus profitables ; le fait que ces moyens sont aux mains d’une classe très limitée d’hommes riches, et expriment donc naturellement les opinions de cette classe ; et également le fait que, voie royale vers le pouvoir politique et personnel, ils attirent par-dessus ceux qui ont l’ambition de ce pouvoir ». (Wiener 2000)

A l’heure d’Acta et d’Hadopi, l’actualité des analyses de Wiener reste entière : la classe concentrée des producteurs industriels de contenus ne veut pas abandonner ses anciens privilèges, et elle partage avec la classe politique un certain goût du pouvoir sur les masses, caractéristique de l’époque moderne.

De manière également très actuelle, Wiener observait déjà que le marché n’est nullement garant de l’homéostasie des sociétés. Depuis les travaux de la jeune théorie des jeux (Von Neumann et Morgenstern à l’époque), il montrait que les individus ne produisent pas les solutions optimales d’allocation de ressources notamment en raison d’une distribution aléatoire de l’information sur ces ressources. (Dans un travail classique qui lui a valu le Prix Nobel, George Akerlof a montré depuis que ces asymétries d’information ruinent l’optimalité supposée de la concurrence parfaite, cf son travail princeps Akerlof 1970) Aussi Wiener est-il fondé à douter que la fonction sociale d’homéostasie des moyens de communication fait bon ménage avec l’appropriation monétaire et politique de ces moyens, qui est plutôt un facteur de déséquilibre.

Pourquoi penser malgré tout que l’information sera, tendanciellement, libre et gratuite ?

J’ai cité des facteurs technologiques et économiques propre à la numérisation du monde qui, s’ils n’impliquent pas obligatoirement la liberté de circulation des informations, la rendent néanmoins beaucoup plus simple et beaucoup plus distribuée que tous les anciens moyens de communication, donc en dernier ressort beaucoup plus probable.

Mais on peut ajouter un facteur anthropologique bien plus puissant. Celui-ci se déduit des résultats obtenus par les sciences de l'évolution, de la cognition et du comportement depuis quelques décennies.

La survie de tout organisme et de toute société d’organismes repose sur la circulation d’information, comme l’observe Wiener – même des organismes simples comme les bactéries interprètent des signaux chimiques de déséquilibre. Or, l’être humain, doté d’un système nerveux consommant une importante énergie utile, a été qualifié d’hypersocial : il forme des groupes élargis, qui s’étendent très au-delà de la proximité génétique ; il produit une évolution culturelle bien plus rapide que l’évolution biologique ; il s’adapte aux pressions écologiques et biologiques de son milieu naturel par l’intermédiaire un milieu technique de plus en plus complexe. Ces différents traits caractérisent l’évolution humaine. Tous reposent en dernier ressort sur une circulation accélérée de l’information par rapport aux autres organismes.

L’évolution culturelle et technique, dont tous les observateurs s’accordent à dire qu’elle distingue l’humain des autres animaux par sa rapidité et son ubiquité, n’est possible que si notre espèce est génétiquement et neurologiquement disposée à l’entreprendre. D’innombrables travaux empiriques suggèrent que nous sommes ainsi programmés à l’évolution culturelle : par exemple, les neurones-miroir nous permettent de produire spontanément des théories de l’esprit et de l’action en observant simplement nos semblables, le cerveau de l’enfant humain ne se développe pas s’il est privé d’informations à certains stades critiques, l’activité principale des groupes humains les plus simples (tribus de chasseurs-cueilleurs) est le « gossip », ce commérage étant une forme primitive du réseau social permettant de capter de tous les signaux pertinents. (Sur l’évolution culturelle, voir par exemple des synthèses chez Boyd et Richerson 1985, Donald 1999, Dunbar, Knight et Power 1999, Plotkin 2002).

Pour le dire autrement, la libre copie des informations présentes dans le milieu naturel, social ou culturel soutient depuis son origine le développement humain, qu’il soit individuel ou collectif. Aux capacités d’imitation déjà présentes chez les autres primates sociaux et surexprimées chez l’humain s’ajoutent des capacités de compréhension et modification des informations imitées : notre culture est à la fois mimétique, symbolique et théorique. Le mot que Newton reprend à Bernard de Chartres – « s'il m'a été donné de voir un peu plus loin que les autres, c'est parce que j'étais monté sur les épaules de géants » – ne s’applique pas qu’aux génies, mais à tout individu dont le développement cognitif dépend de l’appropriation spontanée de toutes les informations présentes dans son milieu.

L’esprit humain est un système à copier l’information ; les moyens de communication sont une extension de cette disposition innée.

De là un statut très particulier de l’information, que Richard Dawkins a exprimé en forgeant le concept de « mème » par analogie avec les gènes : l’évolution biologique est guidée par la transmission horizontale et (surtout) verticale des unités de programmation élémentaires que sont les gènes ; l’évolution culturelle est guidée par la transmission verticale et (surtout) horizontale des unités d’information élémentaires que sont les mèmes (Dawkins 1976). « L’information veut être libre » au sens où nos cerveaux sont programmés à la répliquer, de manière différentielle selon l’intérêt que nous y portons. Depuis le feu, la roue ou l’écriture jusqu’au best-seller, au tube ou au blockbuster, il suffit que les humains soient en contact les uns des autres pour que des informations circulent d’esprit en esprit, certaines avec une grande rapidité compte-tenu de l’utilité ou du plaisir qu’elles procurent à leurs émetteurs et récepteurs. (Un autre paradigme que le mimétisme, aboutissant au même constat, est celui de la contagion, cf. par exemple Sperber 1996 ; voir cependant les critiques de Henrich, Boyd et Richerson 2008 pour un modèle pluraliste de la transmission culturelle).

Les journaux, les livres, les musiques, les jeux ou les films ne sont pas de simples informations, mais des agrégats complexes d’information. Cela ne change pas fondamentalement leur statut ni notre disposition à leur égard : nous les partageons spontanément dans notre cercle de socialité primaire (famille, amis, proches) lorsque nous les apprécions, nous le faisons dans le cercle élargi de la socialité numérique puisque leur numérisation le permet pour une dépense quasi nulle de temps et d’énergie.

Résumons : anthropologiquement, technologiquement et économiquement, les conditions sont réunies pour que l’information devienne massivement libre et gratuite – ou le redevienne, puisque seule une courte parenthèse de l’époque moderne a prétendu imposer une propriété sur cette information. « Imposer » car la question est purement politique : depuis deux siècles, l’État a accordé un monopole temporaire d’exploitation à certains créateurs d’information en vue de leur garantir un revenu. On observe qu’avant cette intervention de l’État (et après la diffusion de l’imprimerie), le mouvement spontané a été la « contrefaçon », en réalité la réplication maximale de l’information, tout à fait conforme à ce que l’on peut attendre d’une société humaine.

Dans ce monopole décidé et imposé par les pouvoirs publics s’est engouffrée une chaîne d’exploitation privée de la rareté artificiellement produite sur l’information. Cette solution affronte aujourd’hui ses limites car la numérisation a restauré le caractère spontané, simple et universel de la circulation d’information (la complexité est désormais dans les machines et les tuyaux, qui n’ont pas de problème particulier car ce sont des biens matériels rivaux pour lesquels la propriété est mieux adaptée). Il est légitime que des créateurs espèrent un revenu de leur travail, mais si la solution trouvée pour ce revenu aboutit à la criminalisation des masses, la non-assistance à populations en danger, l’obstruction ou l’exclusion des moyens de communication, on peut dire sans grand risque d’erreur que cette solution n’est pas viable à long terme pour la société qui l’adopte.

Références citées : Akerlof G (1970), The Market for "Lemons" : Quality Uncertainty and the Market Mechanism, Quarterly Journal of Economics, 84, 3, 488-500 ; Boyd R, PJ Richerson (1985), Culture and the Evolutionary Process, Chicago University Press ; Dawkins R (1976), The Selfish Gene, Oxford University Press ; Donald M. (1999), Les origines de l'esprit moderne, DeBoeck ; Dunbar R, C Knight, C Power (1999), The Evolution of Culture, Edinburgh University Press ; Henrich J, R Boyd, P. J. Richerson (2008), Five Misunderstandings about Cultural Evolution, Human Nature, 19, 119–137 ; Plotkin H (2002), The Imagined World Made Real. Toward A Natural Science of Culture, Penguin ; Sperber D (1996), La contagion des idées, Odile Jacob ; Wiener N (2000, 1948, 1961), Cybernetics, MIT Press.

Mon iPhone m'a censurer (Mark Fiore ou le retour du syndrome de la pensée unique)

Mark Fiore est un dessinateur américain, premier journaliste web à recevoir le prix Pulitzer dans la catégorie « dessin de presse, voici quelques jours. A cette occasion, on a appris que le dessinateur a été censuré par Apple en décembre dernier. Il ne publie pourtant aucune illustration érotique, mais la firme de Cupertino lui a sèchement signifié que son application aux dessins irrévérencieux pour les grands de ce monde tombe sous le coup de l’article 3.3.14 de la charte Apple pour les développeurs iPhone (et maintenant iPad) : « Une application peut être rejetée si elle diffuse un contenu (texte, graphique, dessin, photo, son) qu'Apple juge désobligeant, par exemple un contenu pornographique, obscène ou diffamant. » Steve Jobs, très ennuyé par cette bévue que le Prix Pulitzer met en lumière, s’est publiquement excusé et a assuré Mark Fiore que son application est désormais la bienvenue.

La nouvelle fait bien sûr le tour du Net. D’autant que ce n’est pas une première (voir ici). Mais comme le rappelle Rue89, la presse française se garde bien de ruer dans les brancards : d’habitude si sourcilleuse en matière de censure, elle préfère tresser les louanges de l’iPad dans des articles qui ne sont pas très éloignés du publireportage. La raison en est que cette presse, souvent exsangue lorsqu’elle est quotidienne ou hebdomadaire (voir par exemple ses joffrinades), n’ayant pas su développer depuis dix ans un modèle informationnel et économique adapté au web, accueille Steve Jobs et sa tablette comme un Messie : par la grâce du support propriétaire à accès payant, les abonnements numériques pourraient décoller.

Oui mais voilà : le cas Mark Fiore vient nous rappeler la différence entre un Internet public et neutre, où tout le monde a accès à des contenus en compétition sur un même plan horizontal, et les supports d’applications propriétaires, où les maîtres des lieux peuvent exercer verticalement leur censure privée en toute tranquillité. Ce qui n’a rien de blâmable en soi, « charbonnier est maître chez lui » – sauf qu’il faut le savoir et le faire savoir : de tels supports privés sont trop souvent présentés faussement comme de nouveaux standards d’accès universels aux contenus numériques. Ce qu’ils ne sont pas, dans le cas d’Apple en tout cas : en dehors du navigateur web (qui exclut par ailleurs certains formats type Flash), les contenus comme les applications sont sous contrôle direct du propriétaire.

Vider l’Internet de sa substance au profit d’une multitude d’accès privés : bon nombre d’éditeurs de contenus n’ayant en tête que la profitabilité à court terme de leurs entreprises et la lutte contre le « piratage » verraient d’un très bon œil cette évolution. On reviendrait en fait aux chers médias à l’ancienne, aussi concentrés que contrôlables.

Ces industriels trouvent des alliés naturels chez une partie du personnel politique, pour qui l’Internet est toujours synonyme de désordre, de danger et de dérive. Et pour cause : dans les vieilles démocraties parlementaires et industrielles, les pouvoirs économiques, médiatiques et politiques s’entendaient fort bien autour d’un équilibre confortable où personne ne remettait réellement son voisin en question et où l’opinion publique se fabriquait au sommet, chez les « élites éclairées » partageant les mêmes intérêts matériels autour des mêmes visions du monde. Ce que l’on avait appelé dans les années 1990 la « pensée unique », une tendance au conformisme et au dirigisme intellectuels qui n’a pas disparu dans les années 2010 et qui trouve dans la pulsion de contrôle de l’Internet l’occasion de rassembler ses troupes éparses. 

Auto-édition et édition à la demande: l'explosion américaine

Bowker, cabinet d’analyse de l’édition, publie ses données pour le marché du livre 2009 aux Etats-Unis. Les livres d’éditeurs traditionnels sont restés stables en 2009, avec 288.355 titres, soit une baisse de moins de 0,5 % par rapport à 2008.

En revanche, note le cabinet, « on a assisté à une nouvelle année extraordinaire de croissance pour le nombre des livres ‘non-traditionnels’ en 2009. Ces livres, diffusés presque exclusivement sur le web, sont pour l’essentiel des titres à la demande produits par des maisons d’édition spécialisées dans les reprises de livres du domaine public, ou par des imprimeurs destinés aux auteurs auto-édités ou aux publications de niche. »

Ainsi, les livres auto-édités ou édités à la demande devraient atteindre 764.448 titres en 2009, soit 181 % de hausse par rapport à 2008 ! Cette année 2008 avait elle-même doublé le nombre de titres auto-édités en 2007. Il faut cependant signaler que cette édition à la demande est concentrée chez trois grosses maisons : BiblioBazaar (272.930), Books (224.460) et Kessinger Publishing (190.175). Les trois suivants ont une production nettement moindre : CreateSpace (21.819), General Books (11.887 ) et Lulu.com (10.386).

Que faut-il en conclure ?

• Dans le marché traditionnel du livre papier, Internet et l’impression numérique changent déjà la donne. Le réseau permet l’étalement de la longue traîne, c’est-à-dire l’augmentation spectaculaire du nombre de titres en circulation et la lente modification de la distribution de Pareto (20 % des titres font 80 % des ventes).

• Ce phénomène n’est pas (à notre connaissance) quantifié en France ou en Europe. Aux Etats-Unis, il est probablement plus marqué parce que l’absence de prix unique du livre a déjà entraîné une forte concentration du réseau libraire, impliquant des commandes plus fréquentes sur Internet.

• Le livre comme tous les autres biens culturels se divise en marché de masse (les best-sellers) et en marchés de niches. Ces derniers devraient connaître une forte croissance au détriment des premiers. En soi, chaque livre auto-édité ou édité à la demande ne représente que peu de lecteurs (quelques unités à quelques centaines), mais le grand nombre de titres finit par produire des quantités importantes.

• Le numérique devrait accentuer cette tendance. Nous l’avions signalé ici, l’auto-édition, la micro-édition et la wiki-édition vont bénéficier de la baisse considérable des coûts de production et surtout diffusion des livres numériques, diminuant le risque d’investissement et ouvrant des horizons d’indépendance pour toute une génération d’auteurs, d'éditeurs et de communautés numériques.

• La lecture comme l'écriture deviennent personnalisables, c'est-à-dire que la forme unique et intangible du livre papier produit en série et lancé "à l'aveugle" sur un marché anonyme laissera place à des formes multiples et différenciées de production et d'accès aux textes.

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