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Gallimard n’a rien compris (et sera donc président du SNE)

Mon ami Antoine Gallimard (voir ici) en remet une couche dans un entretien accordé au Point. Entretemps, le patron de la rue Sébastien-Bottin est devenu le premier prétendant à la présidence du Syndicat national de l’édition, suite à de sombres luttes de pouvoir chez les magnats du papier. Et donc Antoine précise sa vision du livre numérique. Je suis consterné par ses propos et si son probable accès à la présidence du SNE signifie qu’ils seront désormais les positions dominantes des éditeurs, cela promet à mon sens une décennie de naufrage pour les dernières lignées de Gutenberg.

Concernant l’absence de Gallimard dans l’iBookstore d’Apple : « En somme, aujourd'hui, on nous demande d'accepter qu'un fabricant fasse le marché. Non ! Ce sont les éditeurs et les lecteurs qui doivent le faire. Car si l'éditeur ne maîtrise pas les prix, il perd sa vision du marché et ne contrôle plus son usage. Un prix papier est fixé par l'éditeur, mais si on entre dans le système iBookstore, on se retrouve obligé de vendre ce livre à ce prix moins 20 %. Et c'est sans concession, puisque c'est imposé par le contrat. Pourtant, il est dans le droit de l'éditeur de vendre ou non plus cher son livre. »

Ainsi, Apple commet le crime de lèse-oligarchie consistant à proposer des livres moins chers. Il est risible que Gallimard mentionne « les lecteurs » dans les supposés acteurs du marché, puisque son propos consiste à soutenir que la fixation du prix relève de la seule volonté de l’éditeur. Pour être plus précis : l’éditeur artificiellement protégé (avec le libraire) par la loi sur le prix unique du livre, que le SNE espère voir reproduite pour le livre numérique histoire de préserver l’entente cordiale des oligarques de la chaîne papier.

Sur la stratégie « cavalier seul » de chaque éditeur : « On ne veut pas de la bibliothèque d'Apple. Nous, on veut créer notre propre application. C'est ce qu'on cherche à faire avec notre Eden Reader. Cette librairie numérique existe déjà sur PC. Son utilisation est simple. Une fois son compte créé, le lecteur choisit dans la librairie numérique son livre. Il le télécharge sur PC. Il peut même le copier à six amis. »

Il ne vient apparemment pas à l’esprit d’Antoine Gallimard que la multiplication des plateformes, des formats et des DRM ne peut que pénaliser le lecteur numérique, qui n’a pas envie de s’adresser à plein de sites différents (ou d'applications) pour feuilleter et choisir ses lectures. Sur Eden Reader / ePagine, l’avis de Clément Monjou (eBouquin) est pour le moins mitigé et il en va de même pour Nicolas Gary (Actualitté). N’ayant pas d’iPad (ni l’intention d’acheter cette tablette à laisse pour usager captif), impossible de charger l’application en question (qui est absente de l’iPhone). J’aimerais bien vérifier dans le détail l’histoire de la copie libre pour six amis.

Sur le format ePub : « C'est surtout sur la modalité de lecture que réside le danger. Apple impose, à la lecture, un format : le e-pub. Ce format donne la possibilité au lecteur de changer, à sa guise, la topographie du texte ou d'un livre (sa taille de caractère ou l'emplacement d'une image, etc.). Du coup, tous les efforts traditionnels et historiques de l'éditeur dans la conception d'une page ou d'un livre disparaissent. La numérisation risque ainsi de dévaloriser le contenu. L'enjeu est donc de savoir quels seraient les moyens pour garder un confort de lecture tout en conservant l'esprit, le parcours d'un texte. »

Notons d’abord que le format epub n’est pas imposé par Apple : le constructeur n’a fait que s’aligner sur ce standard ouvert créé en septembre 2007. Steve Jobs aurait sûrement préféré créer son propre format propriétaire, mais il est arrivé un peu tard pour laisser s’exprimer ses pulsions de contrôle. Remarquons ensuite que les craintes de Gallimard illustrent à leur état quasi-pur les incompréhensions de la vieille génération papier et surtout son hostilité à l’esprit même de l’ère numérique. Car ce que Gallimard décrit (possibilité de manipuler un texte à sa guise), c’est l’appropriation des contenus par les usagers, le principe même du read write web et du mouvement de la culture libre. A cela, le futur président du syndicat des papimanes oppose la maîtrise de A à Z du texte et de son usage par le lecteur. Non pas que je critique l’excellent travail des graphistes et maquettistes des éditions Gallimard : mais refuser l’epub parce que l’on veut figer dans le marbre une certaine mise en page, c’est continuer de penser papier quand on parle numérique.

Sur le push affinitaire par choix de lecture : « La librairie proposée par Apple vous liste dans des catégories. Dès que vous commandez un ouvrage, elle enregistre votre choix. Du coup, dès qu'un livre sort dans cette catégorie, elle ne vous propose que celui-là. On perd tout le libre arbitre qu'on pouvait avoir avec la librairie traditionnelle. Ce vieux compagnon de route du livre, où on y fait de belles rencontres et qui, comme on dit dans le milieu, contribue au "hasard de l'édition heureuse". La lecture est une promenade solitaire. En aucun cas, elle se fait en collectif. C'est donc l'indépendance et l'autonomie du lecteur qui sont mises en cause. »

Là encore, Apple n’innove en rien, cela fait des années qu’Amazon propose des suggestions de lecture en fonction de vos listes antérieures d’achat. Les arguments de Gallimard sont parfaitement stupides. Quand on s’intéresse à un sujet, surtout s’il est pointu, les conseils de lecture sont généralement assez avisés, de même que les commentaires des précédents lecteurs sont parfois utiles. J’en ai encore fait l’expérience récente, depuis que je suis mis en tête de rafraîchir ma culture en physique quantique. Et de toute façon, ces conseils automatiquement produits ne prétendent pas remplacer la circulation personnelle de livres à livres. Gallimard se contredit par ailleurs, puisqu’en faisant cavalier seul avec Eden Reader, il empêche le lecteur de consulter tous les romans sur le même « étalage numérique » et donc de pratiquer la fameuse promenade solitaire dans les nouveautés. Enfin, chacun connaît l’importance du bouche-à-oreille dans certains succès de librairie (et ce n’est pas à Galliamrd que l’on apprendra son métier) : cela montre que la lecture est bel et bien « collective » à un certain degré, ou sociale si l'on veut, c’est-à-dire que les conseils de personnes à personnes déterminent une partie des choix.

Bref, Antoine ne comprend pas grand chose aux mœurs digitales. Mais les lecteurs numériques comprennent très bien que la stratégie « seul contre tous » de la maison Gallimard n’aura que des conséquences fâcheuses pour eux. Puisque les livres de cet éditeur seront si difficiles à trouver et si chers à payer, il ne devra pas s’étonner si certains lecteurs vont les chercher du côté des réseaux BitTorrent dans les années à venir…

Questions aux éditeurs en procès contre Google

Chers éditeurs, vous venez de faire condamner la société Google pour la numérisation sans votre autorisation d’ouvrages français présents dans les bibliothèques américaines, estimant que cette démarche s’apparente à la contrefaçon et porte atteinte à votre propriété intellectuelle (jugement, pdf).

Vous défendez le droit d’auteur, fort bien. Mais, chers éditeurs, vous avez également un certain nombre de devoirs vis-à-vis de ces auteurs et, plus largement, vis-à-vis des lecteurs. Vous n’ignorez pas que la chaîne de production du livre est numérisée depuis les années 1980, que les scanners existent depuis plus longtemps encore, que la simple saisie d’un texte permet aisément de le rendre disponible en lecture numérique, que les premières machines à numérisation automatique sont apparues au début des années 2000. Vous n’ignorez pas non plus que vos fonds comportent plusieurs centaines de milliers de titres parus au XXe siècle, protégés par ce fameux droit d’auteur auquel vous attachez tant d’importance.

Vous vous félicitez de votre procès contre Google, mais je me permets de vous poser quelques questions :

• Qu’avez-vous fait pendant les années 1970, 1980, 1990 et 2000, soit quatre longues décennies qui vous auraient permis de numériser lentement votre fond, comme l’a fait patiemment le modeste Projet Gutenberg aux Etats-Unis ?

• Pourquoi le rapport Albanel prévoit-il que la BnF (en d’autres termes l’argent public) assure la numérisation des « œuvres orphelines » qui sont, dans bien des cas, vos œuvres, celles sur lesquelles vous revendiquez si bruyamment votre propriété intellectuelle ?

• Comment se fait-il que la « révolution numérique » vous prenne de court alors que le texte a été le premier média numérisé ?

• Pourquoi l’offre francophone sur liseuse est-elle si pauvre, minable même, alors que le succès des liseuses date de plusieurs années déjà ?

• Le chiffre d’affaire annuel de 2,83 milliards d’euros de votre profession (Ministère de la Culture, mars 2010), en croissance régulière depuis 30 ans, vous laisse-t-il des marges si faibles que vous ne pouviez réinvestir la moindre somme dans la numérisation progressive de votre fonds ?

Comprenez bien, chers éditeurs, que ces questions sans réponse font planer un sérieux doute sur votre honnêteté intellectuelle. Votre défense procédurière du droit d’auteur paraît une préservation à courte vue de vos profits, de sorte que dans le cas Google, le couplet de l’exception culturelle face à l’ogre américain ne trompe personne – pas même vous, sans doute. Le meilleur moyen de défedre la culture de langue française serait de la rendre abondamment disponible en accès numérique : vous avez failli dans cette tâche, c’est à l’initiative publique (Gallica) ou privée mais étrangère (Google) que l’on doit aujourd’hui les ressources les plus abondantes.

Rien dans vos actes ne témoigne ainsi d’une vision ancienne, ample et généreuse du livre à l’âge numérique, tout démontre la précipitation et l’affolement. L’expression inadéquate de « droit d’auteur » masque de plus en plus difficilement sa réalité, à savoir un monopole de copie, et un monopole dont vous n’avez pas su user pour rendre en temps et en heure ces copies disponibles au public numérique.

Vous pouvez bien sûr continuer dans cette voie, estimant que la loi vous protège et ne vous oblige à aucun devoir vis-à-vis du public. Vous pouvez continuer à revendiquer le droit d’auteur que lorsqu’il vous est profitable et à ne surtout pas exploiter cette propriété intellectuelle quand elle vous coûte. Mais cette pratique si manifestement centrée sur vos intérêts n’aura que des conséquences néfastes : dégradation supplémentaire de votre image, éloignement des auteurs lucides, déception de vos lecteurs. Et pour finir piratage de vos best-sellers, car le respect de la propriété intellectuelle est proportionné au respect qu’inspire le propriétaire.

Je ne doute cependant pas, chers éditeurs, que vous aurez l’obligeance de répondre à mes questions et, surtout, de garantir aux lecteurs francophones que votre fonds sera prochainement et intégralement disponible sur les liseuses, à des prix et des formats accessibles pour le grand nombre.

Plateformes et liseuses numériques: la revanche des indépendants?

En contrepoint des déclarations récentes des éditeurs français, Actualitté révèle qu’Apple vient de lancer sur l’iBookstore son offre en auto-édition. Plus exactement, une méthode simplifiée par laquelle un auteur propose son livre (déjà maquetté en ePub) dans les pays de son choix. Amazon comme Barnes & Nobles ont déjà des offres similaires. Il serait douteux que Google Editions et Sony ne développent pas ce marché dans les mois à venir.

Gallimard, Nourry et compagnie raisonnent dans le domaine numérique comme ils raisonnaient dans le domaine papier : la concentration de l’édition industrielle, les moyens importants de production, de diffusion et de promotion y permettaient une politique arrogante de l’offre. L’auteur se mettait à genoux pour obtenir un contrat léonin lui concédant 8 % de droits en moyenne, pour huit semaines d'espérance de vie en librairie (et en moyenne aussi). Le lecteur devait accepter les prix des étals de libraire, où 80 % des titres provenaient de 20 % des producteurs. Tout cela était vanté comme un modèle de diversité, de qualité et d'équité... par ceux qui avaient intérêt à entretenir cette légende.

Le livre numérique change la donne. Les contrats directs de diffusion proposés aux auteurs par Apple, Amazon et autres distributeurs accordent 70 % de royalties sur les ventes, soit huit fois plus que le contrat d’éditeur standard dans le monde papier. De surcroît, comme les éditeurs français développent des usines à gaz en diffusion, ils ne garantissent même pas à leurs auteurs d’être présents sur toutes les grandes plateformes existantes ou à venir dans l’année, dont celle de Google en procès avec plusieurs d’entre eux.

En 2011, un primo-auteur pourra donc sans grande difficulté* placer son livre numérique directement sur les vitrines d’Apple, d’Amazon, de Google, de Sony, et de celles des librairies françaises en ligne (type Fnac, Decitre ou autre) qui accepteront les ouvrages auto-édités. Comme il recevra 70 % du montant des ventes, il pourra proposer un prix bien plus attractif que celui des grandes maisons et bénéficier ainsi d’un avantage non négligeable sur ses compétiteurs. Car le lecteur ne peut lire tous les romans : il ira vers ceux qui proposent une large part du contenu en découverte gratuite, et la suite à un prix minime.

Des petites maisons d’édition ont également compris tout l’intérêt de la période présente. Publie.net de François Bon propose ainsi sur l’iBoookstore des textes entre 0,49 et 5,99 euros, quand la plupart des éditeurs sont au-dessus de 15 euros. Ainsi, sur l'iPad, Autre monde 3 - Le coeur de la terre de Maxime Chattam (Albin Michel) est proposé à 15,99 euros... quand on le trouve en papier et en neuf à 15,84 euros sur Amazon. 

A ceux qui objectent qu’Amazon, Apple et consorts ne sont que des multinationales avides de profits, on répondra : que la plupart des libraires sont d’ores et déjà devenus des vendeurs de papier, et qu’il en va de même pour les industriels de l’édition ; que les librairies en ligne font une part importante de leurs chiffres d’affaires sur la longue traîne, donc qu’elles ont tout intérêt à accueillir les « petits » contrairement aux librairies physiques qui privilégient les « gros » pour survivre ; qu’à défaut d’une licence globale doublée d’un site universel de téléchargement gratuit, les auteurs indépendants doivent chercher tous les moyens de diffusion de leurs œuvres ; qu’Amazon, Apple et consorts sont effectivement de simples dépôts géants et que l’auteur indépendant doit les utiliser comme tels, en développant par ailleurs une politique de lien direct avec ses lecteurs par tous les outils du web 2.0 (blog, microblogging, réseaux sociaux, etc.).

Empêtrés dans une chaîne du livre qu’ils avaient bâtie pour contrôler le marché papier, les dinosaures de Gutenberg abordent donc cette décennie décisive dans une position difficile et défensive. Comme ils n’ont pas bien pris la mesure de ce que signifie la numérisation, et conservent le ton hautain des dominants sûrs de leur fait à la manière des Nourrymard, il va de soi que j’encourage les auteurs comme les lecteurs à prendre leur indépendance.

D’autant que cette édition industrielle ne peut même plus se prévaloir d’une garantie de qualité dans les livres qu’elle propose au public, vu qu’elle a multiplié depuis trois décennies les sorties à seule fin d’occuper les étalages et de faire tourner la trésorerie. Qui n’a jamais terminé un roman ou un essai publié par une « grande » maison d’édition en se demandant comment cette œuvre insignifiante, et oubliée le lendemain, pouvait encore valoir 15 ou 20 euros ? Et qui, au contraire, n’a jamais découvert une perle publiée par une maison d’édition confidentielle ?

(*) Sous réserve que certaines plateformes ne réclament pas l'exclusivité, comme le vieux monde de l'édition. L’auteur numérique devra par ailleurs assurer deux étapes : produire en ePub un livre de bonne qualité ; assurer sa promotion sur l’Internet. Pour l’une et l’autre de ces tâches nécessaires, nous travaillons précisément avec des amis à une offre gratuite ayant pour but de faciliter la vie des auteurs comme celle des lecteurs. Des nouvelles bientôt…

Arnaud Nourry dans le texte

Après Gallimard, Arnaud Nourry (Hachette) donne sa vision de l’iPad et du livre numérique dans un entretien au Nouvel Observateur. Mes lecteurs connaissent mon ami Nourry dont j’ai critiqué la politique de prix, ainsi que le chiffrage bizarroïde du bilan carbone du livre papier comparé aux liseuses… Comment son discours a-t-il évolué ?

« L'information est facilement substituable d'un site à l'autre, donc difficile à faire payer. Nous, éditeurs, avons la chance de vendre des contenus exclusifs et donc irremplaçables. Quand vous voulez acheter un livre, c'est celui-là et pas un autre. Cette exclusivité protège notre modèle économique et nous a permis de résister à la pression des distributeurs américains quand ils ont voulu casser les prix des livres numériques. »
Commentaire. L’argument est connu : les méchants Apple, Amazon et Google veulent casser les prix et vendre à perte, les valeureux éditeurs maintiennent le cap pour sauver les auteurs et les libraires. (Le lecteur est une vache à lait, il fait vivre tout ce beau monde et doit accepter ces débats sans moufter). Cette rhétorique repose sur un déni initial : le livre numérique est nettement moins coûteux à produire et surtout à distribuer que le livre papier. Les éditeurs industriels tentent de faire croire que le livre numérique est coûteux ce qui est faux (voir l’étude récente du MOTIf) : les surcoûts inutiles viennent de leurs DRM, de leur refus de proposer un simple contenu homothétique pour les livres qui s’y prêtent (les deux-tiers du marché), et surtout de leur volonté de contrôler la distribution (ce qui impose tous les frais d’une étape supplémentaire entre l’auteur et le lecteur, comme la plateforme Numilog pour Hachette). Enfin, dans nombre de domaines (guides, essais, beaux-livres et même roman contemporain), il est faux que l'on veut acheter tel livre en particulier : à côté des auteurs auxquels on est fidèle, de nombreuses lectures relèvent de l'opportunité et de la découverte. Les auteurs dont les éditeurs imposent un prix élevé pour la version numérique doivent s'attendre à une rude concurrence du gratuit ou du très bas prix. 

« Notons le plus important : le marché du numérique n'a pas cannibalisé celui du papier. Les ventes de nos auteurs n'ont pas baissé en librairie depuis deux ans. Ce ne sont pas les mêmes acheteurs. Peut-être y aura-t-il un effet sur les ventes des livres de poche ? »
Commentaire. Cet argument n’a guère de portée : le numérique représente actuellement moins de 5 % du marché global du livre aux États-Unis et au Royaume-Uni, moins de 0,5 % en France selon Serge Eyrolles (SNE). Même sur le Kindle Store ou l’iBookStore, l’offre éditoriale numérique reste très faible par rapport à l’offre papier, qu’il s’agisse des livres nouveaux et plus encore du fond des livres anciens. La « cannibalisation » est inévitable à mesure que l’équipement en liseuse et la disponibilité en numérique progressent.

« Les coûts de fabrication sont inférieurs et (…) la lecture électronique n'est pas naturelle : à prix égal, la plupart des gens préfèrent le papier. Il faut donc consentir un avantage au lecteur pour déclencher l'achat. En France, il faut que nous visions pour le numérique des tarifs de 20 % à 25 % inférieurs aux tarifs des livres traditionnels. »
Commentaire. Numilog va devoir faire un effort : quand j’ai testé les prix de leur vitrine le mois dernier, la décote sur les dix livres mis en avant était de… 7,7%. Et un ouvrage comme Les Fourmis de Werber, disponible en poche depuis de nombreuses années, était initialement proposé sur iPhone à 17,99 euros soit une hausse de 300 % par rapport au prix papier ! Je n’ai pas revérifié ces données depuis, mais nous sommes pour le moment loin des 25 %. Le problème est surtout que les enquêtes lecteurs montrent une attente à 50 % de ristourne minimum, et celle-ci est parfaitement justifiée.

« Pour l'instant, la loi Lang sur le prix unique ne concerne pas les livres numériques. Nous sommes cependant favorables à l'extension de la loi Lang à ce marché, car nous ne voulons pas que nos livres et nos auteurs deviennent la proie de bagarres commerciales entre les différents revendeurs numériques ou un simple produit d'appel pour pousser les ventes de lecteurs numériques au prix fort. »
Commentaire. L’extension de la loi Lang serait probablement une erreur, comme je l’avais exposé ici, après avoir écouté l’intervention de Françoise Benhamou au Sénat. L’objectif principal du prix unique (papier) de cette loi Lang était de soutenir le maillage territorial des librairies : cela n’a pas de sens pour les livres numériques puisque l’Internet sera désormais le lieu virtuel de leur circulation. En revanche, le prix unique signifie un livre artificiellement cher, ce qui est socialement et culturellement contreproductif. La révolution du poche doit être achevée par le numérique, avec des livres contemporains rapidement accessibles à quelques centimes ou quelques euros, s’ils ne sont pas gratuits. Le prix n’est certes pas le seul facteur d’incitation ou de désincitation à la lecture, mais il est absurde d’en faire encore une barrière socio-économique alors que nous avons la possibilité d’un accès universel et quasi-gratuit.

« Les libraires se préparent à cette évolution et nous allons les y aider : ils pourront profiter du catalogue numérique commun des trois principales plates-formes des éditeurs français pour vendre eux-mêmes nos livres sous forme numérique. Ainsi, les clients attachés aux conseils de leur libraire habituel pourront-ils acheter et télécharger sur place ou sur le site de ce libraire (…) Cela va plus vite que nous ne l'imaginions mais, comme nous étions prêts et que nous avions réussi à créer un écosystème vertueux, je suis plutôt optimiste pour la suite. Cette mutation est passionnante une fois qu'on est dedans. Et je le répète aux libraires français : ils ne doivent avoir aucun doute. Tous les acteurs français du livre tiennent au maintien du réseau de librairies indépendantes. »
Commentaire. Contrairement à Gallimard, Hachette sera présent sur l’iPad. Raison pour laquelle une bonne moitié des propos d’Arnaud Nourry est consacrée (implicitement ou explicitement) à rassurer les libraires, qui sont encore indispensables à Hachette (et aux autres) pour le marché papier. Je ne peux que répéter ce que je disais hier en commentant Gallimard : cette idée que le libraire sera un intermédiaire incontournable du livre numérique est une absurdité pure et simple, au mieux un aveuglement et au pire une hypocrisie. C’est un peu comme si l’on prétendait en 2000 que le disquaire est indispensable pour aider le client à choisir dans l’offre pléthorique de musique. Ou que le magasin de vidéo en DVD sera irremplaçable pour aider le pauvre spectateur face à l’abondance de la VOD. Matériellement, le libraire est incapable de lire les 60.000 nouveautés annuelles (ou 600.000 livres disponibles), ce qui rend la valeur de son conseil très relative. Ce n’est pas le cas de la communauté des internautes prise dans son ensemble : celle-ci peut et pourra au contraire produire des commentaires, des conseils et des critiques sur tous les livres, même les plus confidentiels. C’est une des conséquences très intéressantes de la révolution numérique du livre : les lecteurs prennent la parole, se libèrent des « experts » ou des « intermédiaires », permettent éventuellement de faire connaître des auteurs n'ayant pas le chance de plaire aux médias centraux (ou... aux libraires).

Conclusion : Nourry comme Gallimard n’ont pas un mot pour le lecteur, et à peine un demi pour l’auteur, qui sont pourtant l’alpha et l’omega de l’édition. La « chaîne du livre » mérite son nom : si elle n’a d’autre discours que la défense de ses profits parasites, elle doit être brisée. 

Antoine Gallimard dans le texte

Dans les Echos, Antoine Gallimard (pdg du groupe éponyme) précise sa position sur la tablette d’Apple et sur le livre numérique. Comme d’habitude, la langue de bois sous les mots de velours. Quelques commentaires.

« Dès sa sortie cette semaine, des ouvrages des Editions Gallimard seront présents sur la tablette d'Apple au travers d'une application gratuite, Edenreader(…). L'internaute pourra ainsi télécharger - moyennant finance -un livre sous format numérique, chez un libraire, par exemple, puis transférer son fichier sur l'iPad. En revanche, nos livres ne seront pas proposés dans la librairie virtuelle d'Apple, l'iBookstore. »
Commentaire. Comme c’était prévisible, le grand cafouillage commence chez les industriels de l’édition : chacun y va de son application afin de maîtriser la commercialisation de ses livres sur les supports numériques, comme il les maîtrisait dans la chaîne papier concentrée à souhait. Résultat : le lecteur ne sait pas quelle offre il trouvera sur quelle liseuse.

« Apple envisage de bâtir une grille tarifaire avec six catégories de prix de vente fixes imposées à l'éditeur. Cela perturberait le jeu. Dans ce schéma, l'éditeur perd la maîtrise de son prix de vente (…) De ce fait, le passage au numérique risque, pour lui, de s'accompagner d'une dégradation de la valeur. Ensuite, Apple veut imposer au livre numérique un niveau de décote calculé à partir du prix de vente du livre papier. Ce n'est pas tant ce principe ou le niveau de la décote que je trouve gênant, mais son caractère automatique et subi par l'éditeur. »
Commentaire. Traduction en clair : Apple veut baisser nettement les prix du numérique par rapport au papier, les éditeurs n’y ont aucun intérêt. Les premiers prix annoncés par ces éditeurs sont élevés en France : entre 5 et 25 % de décote seulement pour des romans homothétiques, quand le public attend au minimum 50 %. Les éditeurs refusent une évidence, à savoir que le prix d’un roman traditionnel (qui forme une bonne part du chiffre d’affaires Gallimard) sera nécessairement très bas pour son format numérique, dans la mesure où les lecteurs attendent en tout et pour tout le texte, si possible chapitre par chapitre (le livre étant un bien d’expérience, autant que cette expérience ne continue pas si l’on est clairement déçu par les cinquante premières pages).

« Le risque de position de monopole d'Apple sur le marché du livre est préoccupant. L'édition ne doit pas se retrouver dans la situation de la musique, où le groupe américain est à la fois le premier constructeur de lecteurs avec l'iPod et le premier vendeur de morceaux. C'est précisément la raison pour laquelle les éditeurs français cherchent à rendre les trois principales plates-formes de distribution de livres numériques - Eden Livres, ePlateforme et Numilog -interopérables. »
Commentaire. Cette position est incompréhensible. Il y a déjà quatre acteurs mondiaux de diffusion du livre numérique ayant chacun sa boutique : Apple, Kindle, Sony, Google Edition en juillet. Par ailleurs, les grandes librairies ou les chaînes de détaillant culturel ont également des sites de vente au public : Fnac, Decitre, Gibert, etc. Il n’y a aucun monopole et cet argument fallacieux sert à brouiller inutilement les esprits.

« C'est vrai, le Kindle d'Amazon existe. Mais les conditions commerciales qu'Amazon propose à l'heure actuelle aux éditeurs français ne nous conviennent pas. Quant à Google, il ne représente pas grand-chose aujourd'hui dans la vente de livres (…) Le moteur de recherche fait actuellement le tour des éditeurs français, mais il n'est pas venu voir le groupe Gallimard, car nous avons décidé de déposer contre lui une plainte pour violation du droit d'auteur. »
Commentaire. Gallimard se contredit donc d’une question l’autre. Le soi-disant « monopole » est créé par son refus de traiter avec certains distributeurs. Le rôle d’un éditeur est de produire un livre numérique aux plateformes qui souhaitent le diffuser : telle est du moins la perception commune. En réalité, ces éditeurs industriels ne veulent pas sacrifier le nœud stratégique de leur puissance dans la chaîne papier, à savoir la distribution et diffusion (pour Gallimard, ces structures se nomment SODIS, Centre de diffusion de l’édition, France Export Diffusion). Être « simplement » éditeur représente une perte de maîtrise sur le marché qu’ils n’acceptent pas. La mise en avant de grands principes – nous défendons la diversité, nous défendons la propriété – masque difficilement cette quête de profit et de contrôle.

« Une maison comme Gallimard a toujours misé sur les libraires pour l'exploitation de son fonds. Dans l'univers du livre imprimé, ils jouent le rôle précieux de prescripteurs. Nous ne pourrons pas nous passer d'eux dans le monde numérique. »
Commentaire. A nouveau, cette position est incompréhensible : tout le monde sait, à commencer par les principaux intéressés, que le libraire traditionnel (papier) ne sera plus un intermédiaire du livre numérique. Il l’est déjà de moins en moins : combien de points de vente sont devenus de simples étalagistes qui vendent le livre au kilo ? Sur l’Internet, les meilleurs conseillers deviennent les lecteurs eux-mêmes ; en laissant leurs commentaires et notes sur les plateformes de vente, en nourrissant les blogs de critiques, en s'exprimant sur les réseaux sociaux. Il est artificiel de prétendre le contraire, et c’est surtout très hypocrite : tant que le papier représente l’essentiel du marché, les éditeurs ont besoin des libraires ; c’est notamment pour les caresser dans le sens du poil qu’ils montent des usines à gaz de diffusion du livre totalement inadaptées à l’Internet.

Conclusion. Le lecteur français est prévenu : il sera dans un premier temps la victime du livre numérique, au profit d’une chaîne papier qui refuse de revoir son modèle économique, qui veut conserver toutes ses marges, qui pour cela retarde et complexifie inutilement le développement de l’offre en ligne. Les livres numériques seront éparpillés d’une plateforme l’autre, d’un format l’autre, d’un DRM l’autre. Difficiles d’accès, ils seront en outre plus chers qu’ils ne pourraient l’être. Les éditeurs sont bien partis pour reproduire la même erreur que les maisons de disque : ils favoriseront le développement d’une offre gratuite (légale ou non) et ne feront qu’abaisser ainsi le futur consentement à payer pour un livre numérique. Quant aux auteurs, ils seront en numérique comme en papier prisonniers des diktats de leurs éditeurs, qui les priveront des plus importantes plateformes de distribution si tel est leur bon-vouloir.

Kindle: les meilleures ventes... ne sont pas des ventes!

Sur Publishers Weekly, Rachel Deahl révèle qu’Amazon s’apprête à diviser sa liste des meilleures ventes numériques en deux. Car le problème est le suivant : il ne s’agit souvent pas des meilleures ventes, mais des meilleurs téléchargements gratuits. Les dix ouvrages les plus téléchargés du moment ne coûtent rien (et la moitié en général sont gratuits selon Motoko Rich, qui couvre les livres pour le NY Times). Il peut s’agir de livres du domaine public disponibles pour le Kindle ou, plus souvent, d’offres promotionnelles d’éditeurs. Ceux-ci testent l’effet d’appel d’un titre gratuit pendant une courte période. Une pratique qui ne serait sans doute pas possible en France si la loi sur le prix unique est étendue au livre numérique.

Et pourtant, l’expérience grandeur nature du Kindle rappelle l’observation de fond déjà opérée dans tous les autres domaines : le gratuit est l’horizon de la valeur d’un contenu sur Internet. On peut certes s’y opposer, mais on ne pourra pas échapper à une concurrence croissante entre les offres gratuites et payantes, au détriment annoncé des secondes.

Voilà pourquoi j’accueille avec un certain scepticisme l’annonce faite aujourd’hui par ePagine, Eden Livres (Flammarion, Gallimard, La Martinière/Le Seuil), Eplateforme (Editis / Média participations / Michelin) et Numilog (Hachette) d’une ouverture simultanée de leurs plateformes de diffusion professionnelles à destination des librairies numériques. Si j’en comprends bien la teneur, un livre numérique sera d’abord déposé par l’éditeur sur les plateformes de diffusion en question (étape 1), puis chargé à partir d’elles sur le site du détaillant (étape 2), après quoi le lecteur pourra enfin y accéder. Ce qui ressemble à une usine à gaz, probablement de nature à satisfaire les intermédiaires craignant de perdre le contrôle du contenu et du marché, mais dont la conséquence nécessaire sera un coût plus important du livre numérique.

Or le lecteur vote avec ses clics et l’expérience du Kindle comme toutes les enquêtes d’opinion menées depuis deux ans montrent que la première attente de ce lecteur, c’est le prix le plus bas possible pour le livre numérique. Tout le monde n’a pas le pouvoir d’achat d’un dirigeant de maison d’édition industrielle. Et en tout état de cause, la perception subjective du prix – le « consentement à payer » des économistes – est relative à tout le spectre de l’offre, la présence du gratuit faisant automatiquement tendre l’ensemble vers le bas. C’est encore plus vrai pour un bien d’expérience dont on ne sait pas a priori s’il procurera une satisfaction ou une déception.  Il est douteux que cette priorité change du jour au lendemain ou que la promesse de livres « augmentés » fasse disparaître la recherche de livres « homothétiques » mais à très bas prix – surtout dans des genres populaires comme le roman, l’essai ou la BD, dont le contenu simple apporte la principale satisfaction au lecteur.

Donc les annonces autosatisfaites des libraires et éditeurs sur leurs plateformes de diffusion semblent légèrement à côté de la plaque. La priorité paraît d’inventer un modèle économique très différent de celui du papier, s’accommodant d’une part de plus en plus importante de gratuité du contenu (ou de créativité sur le contenu payant). Si les auteurs, éditeurs, distributeurs et détaillants ne le comprennent pas, les lecteurs le leur rappelleront. 

Livre numérique: le virage, les blocages

Marin Dacos et Pierre Mounier, dont j’ai souvent signalé ou cité les travaux sur ce site (voir ici, ici ou ici), viennent de publier une tribune libre dans Le Monde consacrée à la situation du livre numérique et de l’édition électronique. Nous sommes dans une situation un peu paradoxale. D'un côté, la virage est pris: « Ca y est, elle est là, enfin ! La voici qui arrive après avoir tant été annoncée : la révolution numérique du livre. » D'un autre côté, la situation semble bloquée, suspendue, avec une offre francophone déjà marginale par rapport au marché anglo-saxon et une grande confusion du côté des principaux concernés, les éditeurs.

Comme l’observent les deux auteurs, « la situation actuelle est le point d'aboutissement de plus de dix ans d'attentisme et d'aveuglement. En refusant le web et son ouverture par crainte du piratage, en tentant de cloner le livre imprimé - sa représentation, ses usages de lecture, son mode de distribution et jusqu'à son modèle économique, sur le support numérique, en n'accordant pas une place primordiale à l'innovation et à l'imagination, les principaux acteurs du monde de l'édition se sont engagés dans une voie sans issue. » 

Même aujourd’hui, les éditeurs se focalisent sur des questions comme la TVA ou le prix unique ou les procès Google, alors que les enjeux sont bien plus larges. Trois acteurs géants ont occupé le marché – Google, Apple, Amazon – et ils tendent à imposer leur loi. Par exemple, et nous l’avions signalé ici, Amazon ou Apple peuvent recourir à la censure, éliminer un fichier à distance dans le reader, surveiller ce que les lecteurs annotent dans leurs livres : cette situation n’est probablement pas supportable à long terme, quand le public s’apercevra de sa captivité nouvelle. Les éditeurs ne peuvent donc pas se féliciter des tablettes propriétaires, qui leur garantissent la sécurité du fichier mais qui heurtent les habitudes des consommateurs.

De surcroît, les éditeurs n’ont pas été capables de monter une alternative aux géants de l’Internet : « les plateformes de distribution des livres numériques proposées par les groupes d'édition se caractérisent par leur isolement et surtout le prix exorbitant des ouvrages (10 % à 20 % moins cher que les livres imprimés au mieux) qu'ils proposent à la vente : elles ne constituent pas une alternative crédible. » Toujours par souci de contrôle vertical, Hachette, Gallimard et d’autres ont voulu chacun développer leur plateforme de diffusion numérique : ces usines à gaz fragmentées ne fonctionnent pas et, en tout état de cause, elles augmentent inutilement les coûts au détriment des lecteurs (comme des auteurs en dernier ressort, le livre est plus cher, se vend moins et le coût des étapes imposées est autant de royalties échappant aux créateurs, comme dans le système de la chaîne papier où l’auteur touche peu pour financer tous les intermédiaires).

Marin Dacos et Pierre Mounier fixent les trois qualités minimales d’un livre numérique en adéquation avec son écosystème, à savoir la « culture web » :

« - Lisible : il doit reposer sur des formats ouverts et standards permettant sa transmission d'une machine à l'autre et sa conservation dans le temps. Il doit être recomposable et adaptable du fait de ces formats sur tous les systèmes possibles.
- Manipulable : il doit être indexable et interrogeable. Il doit permettre au minimum le copier-coller et l'annotation. Il doit permettre les recompositions et les modifications selon les envies du lecteur.
- Citable : il doit pouvoir être retrouvé par tous les chemins dans la masse quasiment infinie d'information aujourd'hui disponible, ce qui signifie qu'il doit disposer au minimum d'un identifiant unique, d'une adresse pérenne sur Internet et d'une description riche et utilisable. »

On en est loin aujourd’hui, tant pour les contenus que pour les liseuses. Le problème est notamment qu’une vision concurrentielle et court-termiste pousse les fabricants comme les éditeurs à multiplier les obstacles à la fluidité du texte et à la liberté du lecteur : imposer des DRM, laisser le livre dans les nuages (les serveurs), choisir des formats propriétaires non interopérables, compliquer le téléchargement depuis des sites d’un compétiteur... Il est tout de même incroyable d’observer que la seule crainte de la copie privée pousse les producteurs à considérer a priori le public comme un ennemi plein de mauvaises intentions et dont il faut compliquer la vie. Ce n’est plus le « client roi », mais le « client esclave » de la paranoïa des entreprises !

Google Edition, qui arrivera en juillet en France, semble a priori le mieux placé (le moins mal placé) pour offrir un choix large et simple, évitant notamment les écueils propriétaires d'Apple ou d'Amazon. Mais Google a privilégié la quantité sur la qualité, donc tout ce qui relève de l’indexation « intelligente » ne sera sans doute pas au point. Et comme nombre d’éditeurs français ont été échaudés par la numérisation « en force » depuis les bibliothèques américaines, le contenu francophone risque d’être pauvre, comme c’est déjà le cas sur Apple et Amazon.

Conclusion de Marin Dacos et Pierre Mounier : « Les enjeux ne sont pas seulement économiques, ils sont aussi culturels et politiques. Car de l'existence d'un marché de l'édition dynamique et varié évitant l'étouffoir oligopolistique, dépendent rien moins que l'avenir de la diversité culturelle, de la liberté d'expression et de la qualité du débat public. »

Enjeu politique, en effet. L’État est interpellé par les éditeurs pour la TVA et le prix unique, il accorde de nombreux soutiens directs ou indirects à l’édition papier, il prendra à sa charge une bonne part de la numérisation des œuvres orphelines du XXe siècle laissées à l’abandon par les maisons d’édition… Cet État intervient donc déjà sur ce marché du livre au nom du bien public et des citoyens. Il gagnerait à pratiquer le donnant-donnant et notamment à combattre les tentatives de reproduction des oligopoles qui se dessinent aujourd’hui : la traduction serait un livre numérique cher (socialement inéquitable) et difficile d’accès (culturellement appauvri), ce qui était déjà souvent le cas du livre papier à son âge industriel. La traduction probable sera aussi une pratique massive du piratage, une forme de conflit (sur la propriété) que l’autorité publique est censée prévenir au lieu de le favoriser.

A lire aussi : Dacos M, P Mounier (2010), L’édition électronique, Découverte.

Topologie du prix littéraire

Les prix littéraires sont un prisme intéressant pour observer le fonctionnement du monde de l’édition papier – du moins les « grands » prix qui récompensent généralement les auteurs des « grandes » maisons d’édition, en d’autres termes le mariage d’un système de production et d’un système de réputation. Mais les analyses sont souvent pauvres, réduites à des tirades un peu poujadistes sur le « système GalliGrasSeuil ».

On trouvera les premiers éléments d’un travail nettement plus substantiel sur le centième carnet de recherche ouvert sur la plateforme Hypothèses.org : Prix littéraires, Réseaux, discours, représentations. Les trois maîtres d’œuvre – Björn-Olav Dozo, Michel Lacroix et Olivier Lapointe – entreprennent d’analyser le système des prix selon trois angles : les réseaux de jurés, le discours journalistique, les œuvres fictionnelles évoquant les prix. On ne trouve pour l’instant que les premières données de méthodologie et de bibliographie, mais gageons que les conclusions de cette recherche apporteront un éclairage assez fin sur les stratégies des acteurs.

Sur le même thème, mais dans le registre plus poujadiste dont je parlais, Claude Durand expose dans Le Figaro sa vision des prix littéraires.

Troc en stock. « La question posée concerne l'honnêteté du système, non celle des gens. D'abord, les jurés se cooptent. C'est la « reproduction » selon Passeron et Bourdieu ! Quand telle maison a trois jurés et qu'elle risque, l'âge aidant, de ne plus en avoir qu'un ou deux, elle va tout faire pour conserver son nombre de « couverts ». C'est ainsi qu'on a pu parler de la perpétuation d'un système « Galligrasseuil » (contraction de Gallimard, Grasset et Le Seuil, ndlr) ; il serait d'ailleurs plus approprié de parler aujourd'hui de Gallisset ! Le défaut de ce système fermé, c'est qu'il a une fâcheuse tendance, à la longue, à ne plus couronner des œuvres, mais des éditeurs. La méthode la plus courante est le troc de voix. Des patrons de maison ou leurs subordonnés vont tenter un marchandage en disant, par exemple : «Moi, j'ai deux voix au Goncourt, et tu en as trois au Renaudot. J'ai eu le Goncourt l'année dernière, donne-moi tes voix au Renaudot et je te donnerai mes voix au Goncourt...», et ainsi de suite avec, parfois, des échanges plus sophistiqués. Les réformettes apportées aux règlements des différents prix n'ont guère banni ces pratiques, même si elles ne sont pas systématiques. »

Economie de la réputation. « (…)C'est un investissement. J'ai calculé un jour que les frais engagés dans une politique de prix, en à-valoir, en préfaces, en dessus de table (les grands restaurants), pour ne pas parler ici de dessous, peuvent en arriver à coûter l'équivalent du bénéfice d'un prix littéraire de moyenne diffusion. Il faudrait donc avoir deux de ces prix pour qu'une telle politique soit vraiment rentable. Mais, dans le même temps, les prix présentent un autre avantage : ils peuvent attirer des auteurs dans la maison qui les reçoit. C'est donc un moyen de débaucher des écrivains plus facilement. »

Endogamie croissante. « On a transformé les gazetiers en écrivains, mais aussi les écrivains en gazetiers. Ainsi reproduit-on un système consanguin : les journalistes écriront favorablement sur les ouvrages d'écrivains parus dans leur maison, et les écrivains devenus critiques feront également de même pour les gazetiers devenus romanciers. »

Ces points sont en fait connus de longue date dans le milieu de l’édition et du journalisme. Claude Durand, ancien patron de Fayard, éditeur de Soljenitsyne et de García Márquez, en est d’ailleurs une figure emblématique. Le roman représentant 25% du chiffre d’affaires global de l’édition – genre largement en tête, avec de surcroît un investissement moindre en terme d’édition et de production –, on comprend que l’enjeu littéraire se soit doublé d’un enjeu industriel. On peut penser que les générations numériques regarderont ces petites manœuvres comme une foire aux vanités caractéristique d’un Ancien Régime de la valeur et de la réputation… même s’il ne faut pas espérer la disparition complète de ces inconsistances humaines, trop humaines.

Il y a tout de même quelques raisons d’être optimiste. Cette économie symbolique (et monétaire) du prix littéraire tient notamment à la convergence de trois phénomènes : la concentration des médias centraux, la diffusion en librairie physique, le musellement des lecteurs. Or, la numérisation produit automatiquement l’affaiblissement de chacun de ces éléments : les médias presse, radio et télé perdent peu à peu de leur influence exclusive, les piles physiques en librairies disparaissent en plateforme numérique et n’auront plus d’effet ostracisant pour les petits au bénéfice des grands, les lecteurs s’expriment de plus en plus sur les blogs, les réseaux sociaux et les interfaces de librairies en ligne.

Le désir de reconnaissance et la lutte pour le renommée ne vont certes pas s'éteindre du jour au lendemain, mais plutôt se diffracter lentement, au rythme où se forment des réseaux séparés de lecteurs, rendant bien moins efficaces les captations économiques de ces ressorts psychologiques.  

Les coûts de production du livre numérique (et les non-dits des éditeurs)

La semaine dernière au Sénat, Serge Eyrolles (président du Syndicat national de l’édition) assurait encore que le livre numérique est très cher à produire, plus qu’un livre papier ne l’est à imprimer. Une étude du MOTIf (Observatoire pour le livre et l’écrit en Ile-de-France) vient préciser la question. Hervé Bienvault propose un chiffrage en ordre de grandeur, issu d’une enquête auprès des éditeurs ou de leurs prestataires de service spécialisés.

Le prix de revient a été analysé pour cinq types de livre : roman, essai, beau livre, guide pratique et BD. Il a par ailleurs été distingué selon qu’il s’agit de la numérisation d’un livre ancien disponible seulement en papier, de l’exploitation d’un livre ancien déjà disponible en numérique ou de la sortie de production d’une nouveauté. A cela s’ajoute l’option livre « homothétique » (identique au papier) ou « augmenté » (la ligne des « coûts mutimédia »). Voici donc les chiffres :

La ligne la plus intéressante est celle de la « production d’une nouveauté » : on observe ainsi que le prix de revient moyen hors enrichissement multimédia va de 151 euros (roman) à 513 euros (guide, beau livre). Une somme relativement modique pour un industriel de l’édition –rappelons que le livre est le premier marché des biens culturels, loin devant la musique, la vidéo ou le jeu, de sorte que l’oligopole dominant a largement de quoi amortir la transition numérique. Dans l’ensemble, le surcoût de la production numérique est modéré contrairement à ce que prétendent les éditeurs pour justifier leur retard à l’allumage. Pour les genres populaires que sont le roman, l’essai d’actualité ou la BD (environ 40% du marché à eux seuls), la mise à disposition du simple contenu « homothétique » (sans enrichissement) représente un prix de revient très faible. Les auteurs seraient avisés de demander à leurs éditeurs des comptes exacts ; et les lecteurs aussi.

A ce coût de production s’ajoute le coût de distribution. Le frais de marquage par DRM est de 0,40 euro par exemplaire, mais les DRM sont en voie de disparition dans la musique et la vidéo, vu la gêne importante occasionnée pour le public « légal ». Un distributeur final comme Amazon ou Apple prend 30 % soit bien moins que les 36 % du détaillant (libraire) et 20 % du distributeur, pour le livre papier. Ce n'est donc pas cela qui justifie le maintien d'un prix élevé.

Il est à noter que ces 30 % de marge des distributeurs sont encore bien trop importants : Amazon, Google ou Apple se contentent de mettre dans les tuyaux, prélever 30 % du prix paraît exorbitant. S’il n’y a pas de prix unique du livre numérique, les plateformes de distribution moins gourmandes pourront probablement émerger. Inversement, en limitant la marge de manœuvre du distributeur par rapport au prix fixé par l’éditeur (modèle actuel du contrat de mandat), le prix unique serait pénalisant pour le lecteur et impliquerait un livre numérique artificiellement cher. Là comme ailleurs, on aurait tort de reproduire sans réfléchir un modèle ancien : le prix unique de la loi Lang visait avant tout à soutenir les libraires et l’ancrage territorial du livre papier, et il n’a nullement empêché la dérive de best-sellerisation du marché ; sur le livre numérique, le prix unique ne pourra soutenir l’égalité géographique (puisque les flux sont délocalisés et dématérialisés) et il ira à l’encontre de l’égalité sociale (en rendant le livre plus cher, notamment par manque de concurrence entre les distributeurs qui se goinfrent à 30%).

Les éditeurs souhaitent conserver la mainmise de leur fichier et cela ajoute un frais supplémentaire : l’étape intermédiaire d’une plateforme de diffusion (Numilog, Eden-Livres, etc.). Elle est aussi défendue par les libraires traditionnels. On observera que cette étape n’est nullement indispensable si les fichiers sont marqués, soit par des DRM des distributeurs propriétaires (ce que font Apple et Amazon, ce que ne fera pas Google Editions) soit par watermarking. Les éditeurs et libraires ne le disent pas, mais ils font payer aux lecteurs et aux auteurs leur volonté obsessionnelle de contrôle de la filière numérique. Le numérique est cher parce que la chaîne papier veut obstinément y reproduire des étapes qui sont désormais inutiles. C’est aux distributeurs (librairies en ligne) de s’organiser pour proposer le catalogue le plus large, donc le plus attractif : le lecteur ira là où il a le plus de choix. Et non pas aux éditeurs de mettre en place une plateforme unique de diffusion, dont l’effet sera probablement un « ticket d’entrée » élevé et inaccessible pour de nombreuses petites maisons d’édition, ainsi qu’un surcoût (estimé à 20% par le MOTIf) dans la production du livre.

Conclusion : les dinosaures du papier sont empêtrés dans un modèle économique ancien qui alourdit inutilement la production et la diffusion du livre numérique, celle-ci étant en soi peu coûteuse. Les prochaines années verront à n’en pas douter un nombre croissant d’auteurs se tourner vers d’autres voies plus souples et, dans certains cas, plus rémunératrices. Pour tout les lecteurs ayant fait le choix du numérique, l’offre papier sera un frein. Sauf si les éditeurs admettent que le coût de revient très faible de certains livres peut se traduire par un prix facial très faible aussi, moins de la moitié du prix d’un livre papier. Et s’ils abandonnent leurs vieilles habitudes de contrôle vertical du marché.

Comme je le disais à l’un de mes lecteurs (RLZ) dans un échange, les éditeurs font par ailleurs une erreur s’ils croient que dans un premier temps (années à venir) le lecteur cherchera des livres « augmentés » (par des fonctions diverses permises par le numérique) plutôt que des livres « homothétiques » (simples reproductions mais moins chères des nouveautés, notamment dans les secteurs porteurs que sont la BD, le livre de jeunesse, le roman et l’essai d’actualité). Si je puis me permettre une métaphore que l’on jugera incongrue dans le noble domaine de l’esprit, c’est « l’effet Logan ». Les constructeurs automobiles croyaient que cette voiture bas de gamme et pas chère n’intéresserait que les pays émergents, ils ont fini par la vendre partout vu l’engouement pour un modèle à bas prix. Le roman, c’est pareil : vu le fréquent déplaisir que j’ai à lire des nouveautés, je préfère les payer 8 plutôt que 17 euros. Et pourquoi pas les acheter au chapitre, vu que j’abandonne souvent vers le tiers de l’ouvrage par ennui profond face à un style, une intrigue et une ambiance qui n’éveillent rien en moi. Une vidéo de l'écrivain m'expliquant son inspiration, cela ne m'intéresse pas : je cherche avant tout un texte capable de me remuer par sa seule puissance évocatrice, pas un bonus de promotion télé.

En restant dans l’édition, on peut aussi évoquer « l’effet poche » : accueillis fraîchement voici 50 ans, ils représentent environ 30 % du marché du livre car bon nombre de gens cherchent systématiquement le prix le plus bas. Et ce sera valable pour le livre numérique : une bonne part du public attend des nouveautés 50 à 60 % moins chères, pas des livres aussi chers ou presque que le papier sous le seul prétexte qu’il y aura un entretien vidéo avec l’auteur ou le genre de « bonus » que l’on trouve dans les DVD. Dans la phase actuelle, le livre « enrichi » ou « augmenté » trouve sa principale raison d’être dans certains domaines (par exemple guides pratiques, scolaire, universitaire). Il deviendra la norme pour tous les genres quand le numérique sera lui-même la norme de la sortie nouveauté en édition.

Livre numérique et livre papier: une co-existence improbable

Découvrant le blog de Thierry Crouzet, le peuple des connecteurs, j’y lis une intéressante tribune sur la question suivante : le livre numérique va-t-il se substituer au livre papier ? Et je m’aperçois que je n’ai pas directement répondu à cette question alors qu’elle détermine sans doute bien des choses dans la manière dont on se figure le présent à partir d’un avenir jugé le plus probable. Ma réponse : oui, évidemment, le livre numérique fera pour l’essentiel disparaître le livre papier. Et c’est la raison pour laquelle le processus de numérisation, en ce domaine comme dans tous les autres, est un enjeu central du temps présent : passer à côté de la portée de ce phénomène, c’est méconnaître la mutation majeure de notre époque.

Comme le souligne Crouzet, l’argument selon lequel une technologie ne remplace pas une autre (version large) ou un média ne remplace pas un autre (version restreinte) ne tient pas quand on réfléchit au livre numérique par rapport au livre papier.

D’abord, cet argument est faux en toute généralité. L’évolution technologique procède bel et bien par création destructrice dans la plupart des cas : un système fonctionnel moins efficace est remplacé par un autre, plus efficace. La technique, contrairement au vivant, innove selon un dessein pré-établi (rationalité instrumentale, orientée consciemment vers une fin) : produire de l’énergie, échanger de l’information, modifier la matière, augmenter la vitesse, améliorer la précision ou le rendement, etc. Cet impératif fonctionnel sous-jacent implique qu’un procédé obtenant le même effet qu’un autre avec une moindre dépense de temps et d’énergie (ou d’argent pour une société humaine) sera privilégié, de même qu’un procédé obtenant un meilleur résultat pour une dépense identique, a fortiori moindre. (Cela dans des conditions idéales, il y a toujours des aléas dans l’émergence d’une invention et sa diffusion ; mais c’est néanmoins la tendance longue que l’histoire permet d’observer depuis l’invention du silex taillé puis du feu au Paléolithique).

Si la technologie et le vivant divergent par le caractère finalisé ou aléatoire de leur évolution, ils font face à une triple contrainte identique à la base – rendement matériel, énergétique, informationnel – de même qu’ils réalisent un couplage similaire : une structure porteuse d’une fonction. L’humain est fort heureusement capable de prodiges d’imagination et de dépense pour des finalités non-utilitaires, esthétiques par exemple. Il n’empêche que dans le domaine pratique, ces contraintes s’exercent à plein. La production et la diffusion d’un livre sont avant tout un problème pratique.

L’histoire montre ainsi que les technologies se remplacent bel et bien dans leur domaine d’usage : il en fut ainsi pour le mail vis-à-vis du fax, la voiture vis-à-vis du cheval, la machine à moteur vis-à-vis de la machine à vapeur, l’imprimerie vis-à-vis de la copie manuelle, l’écriture sur papier vis-à-vis de l’écriture sur argile ou papyrus, l’objet en métal vis-à-vis de l’objet en pierre, etc. Une technique devient dominante, l’autre marginale, quand elle ne disparaît pas purement et simplement.

L’autre point est « un média ne remplace pas un autre » : par exemple la radio n’a pas fait disparaître la presse et l’édition, et le cinéma / la télévision n’ont pas fait disparaître les trois précédents. Certains en déduisent que le livre numérique ne fera pas disparaître le livre papier, les deux co-existeront dans un monde harmonieux. Deux remarques à ce sujet.

D’une part, le « média » concerné par cette observation est d’abord le texte, et non pas le journal ou le livre. Ces derniers sont les supports secondaires d’un moyen primaire de communication à distance. L’invention fondamentale est le texte (l’écriture), les inventions dérivées sont les outils de production et diffusion du texte. Ainsi, l’imprimerie a bel et bien fait disparaître la copie ; et au sein de l’imprimerie, l’offset a fait disparaître le plomb ; et au sein de l’offset, le pdf a fait disparaître le film intermédiaire que j’ai encore connu à la fin des années 1980… (Voir ici une mise en perspective de l’écriture dans l’histoire.)

D’autre part et surtout, la non-substitution télévision > radio > livre concernait la même époque pour la structure de l’information transmise : elle ignore le vrai tournant de notre temps, qui est le passage du mode analogique (continu) au mode numérique (discret). La numérisation du monde signifie : le codage binaire de l’information mis au point dans les années 1930-1950 s’est imposé depuis comme le moyen le plus fiable, le plus simple et le plus universel de transmettre à distance toute information possible, que cette information soit indifféremment un texte, un son ou une image. En conséquence de quoi le livre papier, tout comme le poste de radio, la chaîne hi-fi ou le téléviseur ont de bonnes chances de disparaître à terme, du moins de devenir très marginaux puisqu’un terminal numérique fixe, éventuellement doublé d’un terminal numérique mobile, permet d’accéder à toutes les informations véhiculées par les anciens objets séparés (accessoirement encombrants et indépendants, deux problèmes que l’interopérabilité numérique fait disparaître).

Le livre numérique ne co-existera pas avec le livre papier : il le remplacera et le marginalisera. Ce livre numérique lui-même est entré depuis peu dans sa double phase d’expansion et de perfectionnement : non seulement il s’étend désormais au-delà d’une niche restreinte grâce à un confort de lecture honorable, et même supérieur dans certains cas, mais cette extension lui permet de s’améliorer à mesure de sa progression (encres électroniques pour la qualité de lecture, connexion Internet pour l’accès à un fonds universel, autonomie énergétique avec comme objectif final annoncé l’inépuisable source solaire : on retrouve ici l’amélioration du rendement matériel, énergétique et informationnel dont je parlais plus haut).

La seule question ouverte à mon sens est celle du rythme de substitution : le livre numérique atteindra-t-il la moitié du marché en 2020, 2030, 2050... ? Là, nous entrons bien sûr dans une zone bien moins prédictible où se mêlent des facteurs nombreux, depuis l’évolution technologique des liseuses jusqu’à l’évolution sociologique des lecteurs en passant par les variables économiques, qui dictent aujourd’hui une bonne part des comportements. La question est un peu périphérique cependant : nous aurons du « bimédia » dominant pendant un certain temps, donc ceux qui sont « viscéralement attachés » au livre papier, comme l’observait l’éditeur Alain Gérardin (voir ici), ne seront pas privés du choix dicté par leurs viscères... Mais l’érosion progressive du papier par le numérique moins cher et plus accessible a peu de chance d’être réversible.

Le livre papier avait atteint un haut degré de perfectionnement dans sa production, avec toutes les qualités qu’on lui connaît : autonome, mobile, résistant assez bien à l’usure du temps c’est-à-dire aux agressions du milieu, agréable. Le rapport Patino (2008) a été jusqu’à le qualifier de « technologie parfaite », ce qui est très abusif, mais ses qualités sont réelles. La principale faiblesse du livre papier n’est pas sa production, mais sa diffusion (vu de l’éditeur) ou son accès (vu du lecteur). Et là, il est très imparfait : auteurs et éditeurs sont confrontés à des impératifs physiques (limite de place pour les librairies, les stocks) faisant que la durée de vie réelle du livre est faible, au sens où la période d’accès optimal est très limitée. Les éditeurs n’ont aucun intérêt à le rappeler (ils s’en gardent bien), mais c’est une évidence pour l’immense majorité des auteurs. Ceux-ci ne peuvent plus accepter en 2010 que l’avenir de leur création soit enfermé dans un seul support au destin si incertain – et au pilonnage si fréquent.

Cet accès problématique ne concerne pas le livre numérique : son stockage ne coûte quasiment rien, son flux non plus, les métadonnées et l’indexation intégrale font qu’une information précise sur son contenu pourra être extraite à tout moment, bien longtemps après sa parution. Non seulement le livre numérique existe sur chaque serveur de distribution, non seulement l’auteur peut le promouvoir durablement sur ses sites personnels, mais chaque lecteur devient une source de diffusion potentielle. Le contraire du livre papier qui, lorsqu’il disparaît de l’accès physique direct, disparaît peu ou prou de l’accès tout court (sauf pour des recherches spécialisées dans de rares bibliothèques). La principale question numérique est déjà celle des formats, faire en sorte qu’un mode d’écriture-lecture en 2010 soit toujours opérationnel en 2030 ou en 2050. On doit non seulement parvenir à un standard, mais aussi garantir aux créateurs sa pérennité : le temps court de l’évolution informatique doit ici s’adapter au temps long de l’évolution culturelle, et c’est tant mieux.

Depuis son origine, le livre a bel et bien cet enjeu : rendre une pensée aussi accessible que faire se peut. De ce point de vue, le livre papier a déjà perdu la bataille par rapport au livre numérique. 

La filière livre face au numérique: morosité, frilosité et double langage

La commission de la culture du Sénat organisait le 28 avril dernier une table ronde sur le thème : « Quel avenir pour la filière du livre à l'heure numérique ? ». Tout le monde du livre ou presque était représenté… sauf les lecteurs bien sûr, c’est-à-dire ceux-là dont les dépenses permettent à ceux-ci de vivre. Et d’ailleurs, hormis deux ou trois saillies dans les interventions, il n’a jamais été question de ce lecteur. Pensez-donc, 30 ans qu’on arrive à lui vendre de la daube à 20 euros pièce, estampillée best-seller de l’année... Sans surprise, c’est Philippe Colombet (Google Livres France) qui a le plus insisté sur le droit du lecteur à éviter les « formats propriétaires » et les « systèmes fermés », afin de lire un livre numérique aussi facilement qu’un livre papier.

Mais les autres semblaient bien moins concernés. Thierry Tuot (Haute Autorité de la concurrence) a eu beau jeu en fin de discussion de souligner qu’avant de réclamer à cor et à cri une régulation de la concurrence, il faudrait déjà sortir de la posture « défensive » et expliquer plus clairement ses ambitions pour le livre numérique, qui sera un marché de services (pour le lecteur) plutôt que de biens (vu du producteur). Car chacun a surtout exposé ses misères et il faut bien dire que l’impression générale de la « filière du livre » est morose. Petit tour d’horizon.

Alain Absire (Société des gens de lettres) a exprimé les inquiétudes des auteurs sur leur rémunération à l’âge du livre numérique, en raison du grand cafouillage sur la politique de prix des éditeurs et sur l’absence d’accord pour les contrats. (Voir ici)

Françoise Benhamou (universitaire) a rappelé qu’il n’existe pour le moment aucun modèle économique du livre numérique. Elle a aussi douté de la pertinence du prix unique pour ce domaine, prix unique dont l’objectif principal (papier) était de soutenir le maillage territorial des librairies. Ce qui n’a pas trop de sens puisque l’Internet sera désormais le lieu virtuel de leur circulation.

Benoît Bougerol (Syndicat de la librairie française) a insisté sur le rôle de passeurs des libraires et sur ce fameux « maillage territorial ». Mais finalement, à l’occasion d’une question du public, il a dû reconnaître que les lecteurs numériques iront sur Internet plutôt qu’en librairie, et que celle-ci aura du mal à survivre si le livre numérique tend rapidement vers les 50 % du marché. Il n’est pas antipathique, Bougerol, et il est intelligent. Sa lucidité est pessimiste.

Serge Eyrolles (Syndicat national de l’édition), après avoir constaté que le marché français représente à peine 0,3 % (contre déjà 5 % aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni), a lancé le couplet habituel : « l’Internaute veut du gratuit, il pirate (…) et la création se tarit ». Faux et archifaux : la création se porte très bien dans le monde de la musique et du film. Selon Eyrolles, le livre numérique est plus cher à produire que le livre papier à imprimer (rires). Mais il a ensuite fait des remarques de bon sens sur la nécessité d’un format simple et universel, ainsi que sur le changement attendu du métier d’auteur, à qui on demandera à l’avenir « plein de choses » autour de son texte. (J’imagine déjà les « livres enrichis » des Musso, Lévy et autres Gavalda, on va se rapprocher du livre TF1 à mon humble avis…).  Par ailleurs, Eyrolles a évoqué la « lecture sélective » en soulignant que certains livres n’ont pas besoin d’être « lus en totalité »… sous-entendu pas vendus en totalité non plus.

Alban Cerisier (Gallimard) s’est auto-félicité pour Eden Livres. Et je n’ai pas retenu grand chose d’autre dans son cas, disons que le retard français (les 0,3 % du marché) n’est vraiment pas la faute des éditeurs, qui sont des gens parfaits, surtout la maison de la rue Sébastien-Bottin.

Alain Gérardin, petit éditeur (Les Oiseaux de papier), a en revanche mis les pieds dans le plat de la réalité du livre papier. Et cela fait plaisir d’entendre quelques propos vrais et directs dans la langue de bois ambiante : « 60.000 livres par an dont les trois-quarts vont au pilon, car il faut occuper le terrain à l’âge du livre-kleenex (…) Une espérance de vie pour le livre de un mois et demi, deux mois, trois mois maximum (…) le libraire devient souvent un étalagiste ». Eyrolles et Cerisier regardaient au plafond… Mais Gérardin ne croit pas au livre numérique, le lecteur est pour lui viscéralement attaché au livre papier.

Laurent Fiscal (Syndicat des distributeurs de loisirs culturels), représentant des grandes enseignes (Fnac, Virgin, Furet du Nord, Decitre, Cultura, etc.), a réclamé l’abandon des DRM. Du coup, on ne comprend pas puisqu’Eyrolles du SNE prétendait dix minutes avant vouloir « un format simple et universel » : serait-ce possible que les éditeurs compliquent la vie des lecteurs en imposant ces DRM archaïques ?

Nicolas Georges (direction du livre du Ministère de la Culture) rappelle que le prix unique du livre devient difficile quand on peut acheter depuis Internet au Luxembourg, au Canada ou dans toutes sortes de pays qui n’ont pas la législation française. Peut-être que les autres n’y pensaient pas, peut-être qu’ils n’ont pas Internet ou peut-être qu’ils espèrent que Sarkozy sera président du réseau en 2012. Georges souligne que la plateforme de BD Izneo propose des livres à 1,99 euro (location) et que ce type d’usage et de prix est plus conforme aux attentes des Internautes. Silence dans les rangs.

Et puis c’est tout, ou peu s’en faut, je passe sur les envolées de Toubon et de Ralite. Que les lecteurs puissent aborder les textes de plein de nouvelles manières, que les prix chutent, que les barrières sociales ou géographiques s’abaissent dans l’accès à une vraie diversité, que le livre soit réinventé par des formats nouveaux, que les idées et les styles circulent de manière plus libre, que les talents soient mieux reconnus, que s’efface le règne des best-sellers et des fast-books prenant presque toute la place d’un espace limité, que les petits comme les grands éditeurs accèdent aux mêmes plateformes de distribution, et de même pour les auteurs, que la lecture et l’écriture entament une seconde vie en raison de leur numérisation..  toutes ces perspectives de nature à soulever l’enthousiasme n’ont pas atteint les salles lambrissées et attristées du Sénat.

Les gros éditeurs, représentés par Eyrolles (SNE) et Cerisier (Gallimard), tiennent pour le moment les clés de l’affaire, tout comme les gros distributeurs (Apple, Amazon, Google). Mais leurs intérêts sont divergents. Il est assez piquant de voir les éditeurs militer pour un « hub unique » (demande récurrente des libraires et de l’Etat depuis deux ans) alors que chacun a fait sa plateforme de diffusion dans son coin (Eden-Livres pour Gallimard, Numilog pour Hachette, Eyrolles comme éditeur, eh oui, lui aussi, etc.). C’est un autre aspect frappant, outre la morosité : le double langage. En dehors de Girardin sur la réalité sordide du livre papier, de sa surproduction pilonnée et de son matraquage massif par office interposé, personne n’a contredit personne alors que le numérique divise à l’évidence la filière. Evitons les vagues, on réglera nos comptes quand les télévisions ne seront plus là, comme on le fait toujours dans le monde du livre.

Le seul consensus des acteurs concerne la nécessité de baisser la TVA et de maintenir un prix unique, c’est-à-dire en réalité un prix contractuellement fixé par l’éditeur et le distributeur. Et aussi, au bout du compte, la reconnaissance du décollage désormais inévitable du numérique. Tous les dinosaures sont sur la défensive, l’œil fixé sur la comète qui grandit à l’horizon…

A lire sur ce thème : Le système papier et sa fausse conscience

Voici trois siècles naissait… la légende du droit d’auteur

Au début de mois d’avril 1710, en Angleterre, le Statut d’Anne voté l’année précédente prenait effet. Cette loi est souvent considérée comme la fondation droit d’auteur moderne, au sens patrimonial de la propriété intellectuelle. En fait, il s’agit plutôt de la naissance d’une légende du droit d’auteur. Car ce Statut d’Anne fut d’abord l’épisode d’une manœuvre plus vaste menée par des commerçants en vue de protéger leur commerce, comme je l’ai appris en lisant cette nuit un ouvrage de Lyman Ray Patterson consultable sur Google Livres. Ainsi, le Statut d’Anne fut surtout un effet de ce que l’on appellerait aujourd’hui le lobbying.

Cette législation anglaise eut pour promoteur et défenseur du côté de la société civile non les auteurs, mais la Worshipful Company of Stationers and Newspaper Makers, plus connue sous le simple nom de Stationer’s Company. Ce qui en français donne « l’entreprise de papeterie », on voit que nous ne nageons pas tout à fait dans les eaux douces de l’éther romantique, mais dans celles réputées plus fraîches du calcul entrepreneurial. Cette guilde était en réalité une puissante corporation fondée en 1403, qui avait reçu par décision royale (1557) le monopole de l’édition dans toute l’Angleterre. En 1662, ce monopole fut aboli et le vote du Statut d’Anne arrive au début du XVIIIe siècle en raison de la nécessité d’unifier les lois anglaises et écossaises. Les entrepreneurs en papeterie aimeraient récupérer leur monopole, mais après l’épisode cromwellien, l’époque n’est guère favorable.

Le texte assez court du Statut d’Anne ne précise nullement que le copyright est attribué à l’auteur en raison d’un droit naturel ou d’un fruit de son travail : cet auteur est simplement cité comment un ayant-droit parmi « toute personne » propriétaire d’un texte. Le copyright lui revient s’il est vivant après un premier délai d’exploitation exclusive de 14 ans, pour 14 autres années, mais si l’auteur a cédé entre-temps sa propriété à un tiers (« libraires », « imprimeurs », « autres personnes » dit le Statut) ce renouvellement est caduc. Au moment où le Statut d’Anne est voté, la plupart des livres sont en réalité la propriété des libraires-imprimeurs et particulièrement de la Stationer’s Company qui manœuvre en coulisses. Ceux-ci se voient d’ailleurs reconnaître 21 années d’exploitation exclusive après le Statut, y compris pour des textes anciens qui ne tombent dès lors pas dans le domaine public.

Lorsqu’en 1731 les éditeurs de l’époque virent arriver la fin du terme de ces 21 ans de monopole supplémentaire, ils entamèrent une longue guerre d’usure auprès des tribunaux et du Parlement pour faire prévaloir malgré tout leurs privilèges, notamment contre des concurrents écossais et irlandais très actifs dans les provinces (c’était les « pirates » de l’époque, de méchants contrefacteurs qui proposaient au petit peuple des éditions bon marché). L’épisode est connu sous le nom de « bataille des libraires ».

De manière très habile, les éditeurs monopolistiques ont alors argué que le copyright revenait finalement à l’auteur propriétaire en vertu de règles du droit coutumier (common law) et qu’il était aussi exclusif que perpétuel… Ce qui était évidemment un autre moyen de poursuivre leur monopole sur des livres, puisque dans la plupart des cas l’auteur leur avait abandonné une exploitation exclusive et perpétuelle de son droit exclusif et perpétuel ! Après un arrêt favorable à cette interprétation (Millar vs Taylor 1769), la Chambre des Lords a refusé de suivre ce raisonnement spécieux. Jamais le droit anglo-saxon ne reconnaîtra ce que nous nommons le versant « moral » du droit d’auteur : il est clairement posé que ce droit d’auteur a une durée fixée par les politiques publiques et qu’il concerne essentiellement la dimension commerciale. En d’autres termes, on admet que le libraire-imprimeur-éditeur doit être protégé par une exclusivité temporaire pour les risques qu’il prend dans la production et diffusion d’une œuvre, mais il n’y a rien au-delà de ce calcul très prosaïque. Bien sûr, plus la protection exclusive est longue, plus ce libraire-imprimeur-éditeur peut engranger des bénéfices sans trop de souci.

Lorsque cette question du copyright est arrivée en Europe continentale, elle a été enrobée de toutes sortes d’oripeaux idéalistes et spéculatifs, assez éloignés du pragmatisme anglo-saxon et du même coup assez éloignés des réalités éditoriales. Car sans la croissance de marchés nationaux de masse nés de l’alphabétisation et des progrès techniques de l’imprimerie, c’est-à-dire sans l’aiguillon du profit escompté, jamais ces questions n’auraient eu une telle importance dans les débats. La figure romantique de l’auteur masque la réalité commerciale de son expropriation par le contrat d’édition. A une époque (XIXe siècle) où n’existaient ni la télévision ni la radio, il faut bien concevoir que le livre est vite devenu un divertissement de masse (d’où le succès des illustrés) et non seulement un enjeu intellectuel ou créatif, en d’autres termes que le livre est devenu le prototype des industries culturelles de la société du spectacle, appelées à connaître leur âge d’or au XXe siècle.

Voici trois siècles, donc, on n’a pas tant assisté à la naissance du droit d’auteur qu’à un épisode parmi d’autres d’une longue bataille de boutiquiers souhaitant conserver leur monopole. Et depuis trois siècles, les mêmes boutiquiers n’ont eu cesse de faire pression sur les pouvoirs publics, enrôlant volontiers les auteurs comme porte-drapeau, pour que la loi étende sans cesse la durée du copyright, c’est-à-dire finalement restaure les conditions monopolistiques des privilèges d’Ancien Régime.

L’auteur est toujours placé au centre des débats, mais les auteurs savent bien qu’ils ne sont pas au centre des réalités : ils ne touchent en moyenne que 8% de royalties sur un livre, 87% revenant aux intermédiaires et 5% à l’Etat. En d’autres termes, le droit d’auteur est le nom que l’on donne à l’exploitation économique de l’auteur, où une chaîne de commerçants intermédiaires gagne dix fois plus que lui sur sa création.

En 2010, nous sommes bien loin du Statut d’Anne et des législations subséquentes votées aux XVIIIe et XIXe siècles, amendées au XXe siècle. Le passage de l’édition papier à l’édition numérique impose une réévaluation complète du droit d’auteur car les conditions techniques et économiques ont de nouveau changé, la production et la diffusion numériques créant un écosystème informationnel entièrement nouveau. La simple répétition (généralement renforcée dans la protection des droits) des anciennes législations est tout simplement dénuée de sens.

La « bataille des éditeurs » depuis dix ans n’est pas de même nature que la « bataille des libraires » au XVIIIe siècle : au lieu d’avoir une simple querelle entre des agents économiques en compétition pour la production et en quête d’un monopole d’Etat, on a désormais le phénomène inédit d’une appropriation massive et libre des contenus par leur public. La bataille des producteurs culturels est donc ouvertement dirigée contre les consommateurs. Il est désormais manifeste qu’elle a comme enjeu le profit et non la culture, puisque la diffusion de la seconde est entravée au nom du premier.

Référence citée : Patterson RL (1968), Copyright in historical perspective, Vanderbilt University Press (voir pp 42-179)

Libres ou esclaves (sur une tribune d'Alain Absire)

Alain Absire, écrivain et président de la Société des gens de lettres, publie ce jour dans Le Monde un constat d’échec des accords entre auteurs et éditeurs sur le numérique. J’ignore si le titre de cette tribune est dû à la rédaction du Monde ou à l’auteur, mais il est assez révélateur : « Ecrivains et éditeurs, même combat contre la numérisation des livres ». Et en effet, on a beau assurer d’un ton faussement enjoué que le numérique est une formidable aventure ouvrant d’immenses horizons, personne n’en croit un mot. La majorité des éditeurs comme des auteurs ne manifestent aucun enthousiasme particulier à l’idée d’entrer dans un monde dont ils ne connaissent pas les règles ou, s’ils les connaissent, dont ils savent qu’elle aboutira à la pulvérisation du modèle économique actuel.

Le constat d’Alain Absire est le suivant : « En dépit de nombreuses concessions des auteurs, malgré l'approche constructive d'éditeurs tels que P.O.L. et le travail de réflexion de fonds entrepris depuis des années, y compris en matière de contrat numérique, par les Editions Gallimard, pour des raisons inexplicables à nos yeux, plusieurs membres du SNE ont choisi de ne pas signer l'accord a minima auquel nous étions parvenus au terme de nombreuses et longues séances de travail. » Dommage que les noms des honorables industriels du livre ayant refusé de signer cet accord ne soient pas cités : les auteurs auraient su d’emblée quels éditeurs entendent les entuber au premier contrat venu.

Dans la ligne de mire du président de la SGDL, l’attitude de blocage de la majorité des éditeurs qui n’entendent pas s’écarter du modèle papier – il est vrai qu’ils ont dépensé des fortunes pour maîtriser cette fameuse « chaîne du livre » s’ils sont parmi les « gros », ou pour y être tolérés à la marge s’ils comptent parmi les « moyens » : « Face à des modes de création, de publication, de diffusion, d'usage et de lecture révolutionnaires, et sans modèle économique défini, ils ne peuvent se résoudre à figer les nouvelles pratiques éditoriales selon les seuls paramètres de l'édition papier. »

À ces éditeurs, Alain Absire répond par une menace tacite de désertion vers d’autres plateformes d’édition et diffusion : « Face aux numérisations de masse actuellement à l'étude, il est ainsi vital d'admettre que, supprimant la notion même de stocks et d'édition "épuisée", les techniques d'exploitation numériques sont distinctes de l'exploitation permanente et suivie des livres imprimés. Comme il est impératif de repenser le mode et la durée de cession des droits numériques, faute de quoi nombre d'auteurs se tourneront vers un nouveau type d'éditeurs dont le seul objectif est la rentabilité immédiate… e-libraires, e-diffuseurs, pionniers des techniques numériques et autres opérateurs télécom peu soucieux de la qualité des contenus en ligne, mais plus offrants et à la pointe des services informatiques et des techniques de Web-marketing permettant une diffusion active de chaque ouvrage en ligne. (…)À moins que les premiers maillons de la chaîne du livre ne préfèrent laisser Google, Amazon, Apple et quelques autres dormir tranquilles en se répétant que demain leur appartient. »

Mon opinion est que le clash est inévitable à court ou moyen terme. L’écosystème papier et l’écosystème numérique sont bien trop divergents du point de vue de l’auteur, de l’éditeur et du lecteur, sans parler des éléments essentiels de la chaîne du livre qui seront liquidés ou métamorphosés (diffuseurs, distributeurs, imprimeurs, libraires) – ce que l’hypocrisie ambiante, coutumière en France et atavique dans le monde feutré du livre, interdit de dire trop fort.

Contrairement à Absire, j’applaudis des deux mains Google. L’espèce d’autosatisfecit pavlovien de l'antigooglisme primaire me sort par les yeux. Les éditeurs laissent crever plus de la moitié de leur fonds papier protégé par leur sacrosainte propriété intellectuelle (*), et du haut de cette hécatombe d’œuvres orphelines dont ils sont responsables, ils n’ont rien d’autres à faire qu'intenter des procès et donner des leçons à Google, alors que la firme américaine entreprend ce qu’ils auraient dû accomplir depuis vingt ans, à savoir numériser tout leur fonds du XXe siècle. Que les auteurs se félicitent de cette attitude des éditeurs, et plus encore qu’ils s’y associent (la SGDL était co-plaignante avec le SNE), voilà qui me navre. Et entendre dire que les éditeurs ne chercheraient pas le "profit à court terme" contrairement aux industries numériques qui seraient obsédées par cette dimension, voilà qui me surprend : il me semblait que les industriels du livre multipliant des piles d'ouvrages ineptes en librairie cherchaient aussi bien cela, le profit  à court terme, ni plus ni moins que les acteurs numériques.

Oh, je ne suis certes pas naïf au point de penser que Google est une association sans but lucratif. Mais voilà, même quand on cherche son profit dans le monde numérique, on est obligé d’obéir à certaines règles ne prévalant pas dans le monde physique. Et voyez-vous, j’aime ces règles. Par exemple, Google ne gagnerait pas grand chose s’il ne commençait pas par offrir gratuitement un grand nombre de biens et services, parce que cette gratuité est la norme du numérique et la condition des effets de réseau. Google risquerait gros à ne pas préciser sa politique de respect de la vie privée et des données personnelles, parce que la transparence est de mise – quelques centaines de millions d’individus observent vos faits et gestes – et que le moindre faux-pas coûte très cher, il suffit d’un clic pour aller chez le concurrent d’à côté. Google sait que l’ancien modèle du contrôle autoritaire et vertical des marchés n’a plus tellement de sens dans la dimension libre et horizonale des réseaux (sauf peut-être pour Steve Jobs, Bill Gates et quelques dinosaures, ceux-là qui ressemblent aux anciens industriels et que les anciens industriels aiment bien pour cette raison). Google développe des algorithmes aveugles qui exploitent l'intelligence collective du réseau et qui me connectent aux sites les plus valorisés par les multitudes, je préfère cette cécité robotique ouverte aux choix des inconnus et du grand nombre à toutes les combines de couloir et de concave de l’industrie papier, presse et édition mêlées, aboutissant inévitablement à la pensée unique d’une classe dominante et méprisante.

(Car après tout grâce à Google, une recherche sur mon ami Nourry donne ce blog en 31e position, je compte d’ailleurs sur vos efforts pour me porter dans les dix premières, chers lecteurs ; ce n’est certes pas grâce aux médias du groupe Lagardère que ma critique de l’industrie lourde dans sa version culturelle aurait gagné cette audience faible, mais réelle... et durable, car l'Internet est plus cumulatif que le papier).

Nous avons derrière nous dix ans d’échec complet de l’industrie du disque, dont la seule réponse au numérique a été une obsession maladive de contrôler son marché, de défendre religieusement des droits de propriété totémiques, de traîner en justice ses consommateurs ou de les dénoncer comme des assassins de la culture, de refuser la péremption de son modèle économique centré sur un produit en fin de cycle (le CD). Cette attitude me débecte profondément. On n’est pas obligé de partager mon dégoût, mais au moins peut-on faire preuve d’un minimum de lucidité : cette attitude est inefficace en terme économique, et désastreuse en terme d'image. Si les éditeurs prennent ce même chemin, et c'est le cas, les auteurs doivent les abandonner tout de suite. Ils ne sont d’ailleurs pas contraints d’aller chez Amazon, Google, ou Apple, plein d’autres solutions existent chez de petits éditeurs, et plein d’autres sont en train d’émerger sur Internet. S'ils ne cherchent pas le "profit à court terme", c'est l'occasion ou jamais de démontrer leur désintéressement... C’est le choix que j’ai fait, je suis persuadé que ce choix s’imposera à bon nombre d’auteurs dans les mois et années à venir, quand ils constateront que les grosses pointures de l’édition emboitent comme un seul homme le pas stupide des grosses huiles de la musique.

Aucun écrivain libre n’aura envie d’être complice de cet enfermement de l’écriture et de cette confiscation de la lecture. Quant aux esclaves, ils suivront leurs maîtres comme d’habitude.


(*) Aux Etats-Unis, Jason Schultz a examiné le nombre d’ouvrages publiés à certaines années et encore disponibles sur le marché des éditeurs (voir note 10 de ce document). Ainsi, en 1910, 13.470 livres ont été publiés, seul 180 étaient encore imprimés en 2001. Et le rapport ne s’améliore guère ensuite : 1920 (8422 publiés, 307 disponibles) ; 1930 (10.027 publiés, 174 disponibles) ; 1940 (11.328 publiés, 224 disponibles) ; 1950 (11.022 publiés, 431 disponibles)… Cela signifie qu’outre-Atlantique, les éditeurs préfèrent laisser pourrir plus de 95% des titres protégés par la propriété intellectuelle, mais non réimprimés pour cause de probable non-rentabilité. Je serais curieux de connaître les proportions des Hachette, Editis, Flammarion, Gallimard et autres. Rappelons que le projet Gutenberg de Michael Hart a été lancé en 1971. Dans le monde du libre et de l’Open Source, cela fait quarante ans que l’on songe à nourrir les biens communs culturels. Mais en 2010, les éditeurs vous expliqueront que tout cela est compliqué, inattendu, tellement rapide… ce qui est archi-faux, le texte a été le premier support numérisé avec le chiffre, et la production éditoriale elle-même est numérisée depuis les années 1980. Les éditeurs avaient largement le temps de voir venir, de contacter les ayants-droit, de préparer une offre numérique gratuite ou payante. Au bout du compte, et selon le dernier rapport Lagarde (Pour un livre numérique créateur de valeurs, pdf), c’est Gallica et la BnF qui feront l’essentiel de ce travail sur les œuvres orphelines. Je suis ravi de savoir que l'argent de mes impôts paiera l'impéritie d'éditeurs si prompts à perdre du temps et de l'argent dans les procédures anti-Google...

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