80% des lycéens téléchargent: une génération numérique et criminelle…

Fréquence Ecoles et la Fondation pour l’enfance publient une étude très intéressante sur les pratiques numériques des jeunes générations. Son titre, qui fait allusion aux « dangers » de l’Internet, est assez malheureux puisqu’il reprend l’antienne favorite des vieux médias déclinants : Internet assimilé à un « danger », avec tout ce que l’on imagine derrière – des nazis infâmes, des négationnistes pervers, des pédophiles tortionnaires, des violeurs récidivistes, des addicts asociaux, des joueurs ultraviolents, des escrocs à chaque coin de site, bref toute la négativité de l’époque fantasmatiquement projetée sur le réseau. (Non que ces réalités soient inexistantes, hélas, mais leur expression ultraminoritaire ne fait justement que révéler leur existence, et nos enfants courent toujours plus de risque dans la rue que devant leur ordinateur, sauf s’ils s’amusent avec la prise électrique).

Mais au-delà du titre, le contenu révèle une solide analyse quantitative (1000 individus) et qualitative (48) sur ce que font les élèves du primaire du collège et du lycée derrière leurs écrans. Sa richesse fait qu’il est fort difficile d’en exposer toutes les conclusions, et je n’en retiens que quelques-unes.

La première est la formidable pénétration d’Internet : 99 % des enfants de 8 à 18 ans ont déjà navigué sur le web, et 44,5 % le font désormais quotidiennement. De même, un tiers des foyers a deux ordinateurs, un autre tiers en a trois ou quatre, seuls 1,4 % n’en ont aucun : dans toutes les familles, la présence de l’ordinateur est équivalente à celle de la télévision, et cette mutation a été bien plus rapide. Le trait principal de ceux qui Donald Tapscott a nommé les « digital natives » est d’abord qu’ils ne conçoivent pas l’existence sans un ordinateur connecté au réseau et qu’ils sont la première génération à grandir massivement dans cette condition.

Pour autant, les jeunes ne font rien d’exceptionnel et le contraire à leur âge aurait été assez étonnant du point de vue statistique : 90 % d’entre eux s’intéressent aux clips, aux films et à la musique, 80 % aux jeux. Le point le plus notable dans les pratiques de masse est le plébiscite de l’ordinateur comme outil de lien avec les pairs : 75 % de l’ensemble des enfants l’utilisent pour échanger avec des amis, et 86 % des lycéens ont une page Facebook. Quand on sait l’importance de la socialisation par les pairs chez l’enfant et l’adolescent, ce n’est pas surprenant mais la forme numérique de cette socialisation peut produire des évolutions inattendues des comportements sociaux. Elle contredit en tout état de cause le lieu commun de l’ordinateur comme facteur de solitude et de repli sur soi, puisqu’il s’agit d’une machine manifestement sociale. D'ailleurs, les plus jeunes des enfants le pratiquent volontiers à plusieurs devant l'écran.

Ils sont un quart seulement (selon déclaration) à avoir rencontré des « images pornographiques » que l’enquête présente comme une nécessaire « expérience fâcheuse » pour une raison assez mystérieuse – outre que la recherche active et non subie d’images pornographiques est un classique de l’adolescence, surtout masculine, aucune étude ne démontre le moindre lien entre expositions à la pornographie chez l’enfant et pathologies mentales ou comportements violents chez l’adulte. (Fort heureusement vu l’évolution de l’espèce humaine : si les vingt mille générations d’enfants paléolithiques exposés à la promiscuité sexuelle dans leur clan étaient devenues psychopathes, le passé d'Homo sapiens ne serait qu’un immense dérèglement mental ; mais évidemment, ce genre de raisonnement échappe à ceux qui ont figé leur conception de la normalité à l’image bourgeoise et urbaine du XIXe siècle occidental). Il est certes regrettable qu'un pop-up ou un spam impose une image non souhaitée à l'enfant, mais il convient de raison garder et de relativiser le "traumatisme" subi.

Enfin je relève un point troublant : l’étude présente le « piratage » comme une expérience fâcheuse au même titre que les spams, virus ou bugs (l’ensemble formant 36,40 %, au premier rang des désagréments). Or, l’une des conclusions de l’enquête est que le téléchargement apparaît très vite comme une activité régulière : inexistant chez l’enfant en primaire, il concerne 65,5 % des collégiens et 80 % des lycéens, dont la moitié le pratique régulièrement. Cela donne quelques éléments empiriques à ce que je désignais comme la tendance spontanée et programmée de notre esprit à répliquer les informations plaisantes ou utiles (voir ici).

Les deux chercheuses montrent par ailleurs que ces téléchargeurs assidus sont des criminels endurcis pour les Hadopistes : « la grande majorité sait pertinemment que c’est interdit ». Dès lors, loin d’être une « expérience fâcheuse », il faut en déduire que le « piratage » est plutôt vécu comme une « expérience heureuse ».

Nous avons donc une évolution qui transforme les pratiques spontanées des quatre-cinquièmes de la jeunesse en une vaste association de malfaiteurs. Bien sûr les apôtres du droit d’auteur, missionnaires de la propriété intellectuelle et inquisiteurs de la copie privée vont en déduire qu’il faut décidément corriger à la racine les mauvais penchants de cette masse pécheresse. Ce beau monde va très probablement perdre du temps (le leur) et claquer du pognon (le nôtre) en évangélisation des écoles, nos pauvres têtes brunes, blondes et rousses devant subir des cours de citoyenneté vertueuse au lieu de voir s’éveiller des curiosités plus nourrissantes pour l’esprit. Et puis dans la foulée, comme il est fort probable que cela ne changera que marginalement les pratiques, il faudra sans doute menacer de supprimer les allocations familiales, de déchoir de la nationalité française, d’inventer cent autres mesures arbitraires ou autoritaires dont le gouvernement de Small Brother est si familier.

Comme tout individu raisonnable, j’ignore ce que nous pourrions gagner à cette démente course en avant dictée par quelques oligarques des industries culturelles. Mais je crois savoir ce que les auteurs et artistes complices d’une telle folie ont à y perdre. S’ils ne se dressent pas pour y mettre un frein, personne ne le fera : c’est en leur nom que l’on s’apprête à sanctionner la jeunesse et à brider la liberté.

Référence : Kredens E., B. Fontar (2010), Comprendre les comportements des enfants et adolescents pour les protéger des dangers, Fondation pour l’enfance, Fréquence Ecoles

3 commentaires:

  1. super pâté ducros29 avril 2010 à 20:55

    "S’ils ne se dressent pas pour y mettre un frein, personne ne le fera : c’est en leur nom que l’on s’apprête à sanctionner la jeunesse et à brider la liberté."

    C'est ce genre de rhétorique qui donne envie de virer réac.
    Juste pour emmerder les djeunes.
    pour les faire baver, pour leur apprendre la décence(sic)(hi)

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  2. (spd) Pourquoi pas, si vous reconnaissez qu'"avoir envie de devenir réac" est souvent une rhétorique caractéristique de ceux qui le sont déjà... En l'occurrence, je ne pratique ni ne goûte le "jeunisme" consistant à faire de l'âge un critère d'innocence, de pureté, de qualité ou de je ne sais quoi. J'observe simplement que cette jeunesse pratique l'échange entre pairs avec une évidente spontanéité et qu'à très juste titre, elle fait la différence entre voler un bien physique dans un magasin et copier un fichier numérique sur son disque dur. Essayer de faire croire que ces deux actes sont similaires relève du matraquage idéologique, en l'occurrence le refus d'admettre que la propriété vise à réguler le conflit sur des biens rivaux, et non pas à sanctuariser des biens non-rivaux.

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  3. oui je suis bien d'accord avec vous,
    c'est d'ailleurs trop facile d'être d'accord avec vous, pour autant qu'on s'intéresse au sujet (ce qui n'est pas réellement mon cas).
    D'où l'envie de vous titiller.

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